Sans aucun préambule, Melo me dit durant le déjeuner : « Il y a deux enfants prisonniers qui vont venir tout à l’heure pour parler avec toi ». Du coup, j’avale de travers la bouchée de riz mélangé avec des haricots verts que je suis en train de mastiquer. Je me lance aussitôt vers la fenêtre de la salle à manger - qui nous sert aussi de chambre à coucher et de salon - pour tenter de dégager ma voie respiratoire. Avaler de travers ne me plait pas du tout. Mais avec les haricots verts en sus, c’est terrible.
Compatissante, Melo me dit : « Je t’ai toujours dit de les aimer. Si tu as suivi mon conseil, tu ne te serais pas étranglé »
Moi, entre deux toux : « Je n’aimerai jamais les haricots verts »
Melo : « Je ne parle pas des haricots verts mais des enfants prisonniers »
Là, c’est trop. Dire que moi, je n’aime pas ces satanés gosses frise la mauvaise foi. Par affection pour elle, je me fais dépouiller de mes vêtements et d’autres biens précieux pour qu’ils vivent mieux en prison. Vraiment c’est trop fort.
Euh, pour que tout cela et la suite de l’histoire soient bien compréhensibles, je pense qu’il faudrait que je présente Melo. J’entends d’ici le tollé général et de nombreuses voix s’écrier à l’unisson : « On la connaît ! C’est ta chère et tendre moitié, comme dirait ton cher ami militant dont tu ne dévoiles pas le nom ». D’accord, mais ensuite ? Quel est le rapport avec ces enfants prisonniers ? Silence total dans les rangs ! Il faut donc que je parle d’elle.
Melo
C’est une femme ordinaire, du genre à compliquer ce qui est simple comme le fait d’ailleurs toute femme normale. A l’inverse des hommes normaux dont je pense faire partie, qui s’efforcent toujours de simplifier ce qui est compliqué. J’en donne quelques exemples à travers son cursus.
Durant la nuit du 12 au 13 mai 1972[1], au lieu de dormir tranquillement chez elle, ma demoiselle a participé à une réunion des dirigeants du mouvement étudiant au campus universitaire d’Ankatso[2]. Il y eut la rafle effectuée par les policiers et les gendarmes et du coup, elle s’est fait embarquée elle - aussi dans une jeep pour la déportation au bagne de Nosy-Lava[3]. Comme plusieurs copains qui se sont trouvés dans la même situation que moi, je me suis dès le lendemain porté à la tête des émeutiers pour réclamer la libération de nos compagnons et compagnes de lutte. On connaît la suite de l’Histoire mais non de la nôtre.
Elle entre ensuite dans l’enseignement. Mais ne voila-t-il pas qu’elle s’est aussi engagée dans le Parti, comme si l’Enseignement n’est pas un sacerdoce suffisant.
Nous nous sommes mariés plus tard et avons eu beaucoup[4] d’enfants, mais c’est peu pour Madame. Elle se fait baptiser chez les adventistes car les protestants et les catholiques sont trop tièdes à son avis.
Nous avons déménagé à Antsirabe[5], et elle y trouve une place d’enseignante au collège d’enseignement général d’Ivohitra. Se charger des enfants normaux est peut-être trop facile pour elle, Melo s’est donc fait mutée au collège d’enseignement général du CRMM[6] réservé aux enfants handicapés moteurs. Pour parfaire le tout, elle entre comme bénévole dans l’aumônerie adventiste de la prison centrale d’Antsirabe et s’y occupe spécialement du quartier des mineurs.
Sachant maintenant tout cela, il faut aussi savoir que Melo n’est pas l’héroïne de cette histoire. Revenons donc au moment où elle finit de disculper les haricots verts comme étant à l’origine de mon accident de déglutition. Je n’ose pas m’engager pour le reste de ma vie mais pour ce déjeuner-ci, c’est fini pour ces fades[7] légumes. Je vais me contenter du bouillon de cresson en accompagnement du riz[8].
Le quartier des mineurs
Melo dit qu’un garçon nommé Hery vient de sortir de prison ce matin et se retrouve dans la rue sans un sou et sans personne pour l’aider. Il devrait rejoindre son village situé dans la région de Fandriana, à une centaine de kilomètres au sud-est d’Antsirabe. Pour compliquer l’affaire, Tovo son meilleur ami de prison[9] est venu de Soanindrariny[10] exprès pour l’accueillir à la sortie du pénitencier. Ce dernier n’a apporté que son amitié et aucun franc n’en poche.
« Hery, c’est le gars qui fait des peintures au stylo ? » demandé-je pour me donner le temps de digérer tout cela tout en mastiquant une bouchée de riz et de cresson.
Melo me dit que ce n’est pas lui, mais quelqu’un qui ne s’est pas fait particulièrement remarqué. Je sais qu’il y avait neuf gars dans le quartier des mineurs, mais je n’en retiens que deux dans mon souvenir de plus en plus encombré. Ce sont ces deux-là qui reviennent souvent dans les narrations de Melo et des enfants[11].
Là je m’arrête un peu de discuter, tout en continuant à mastiquer et à déglutir posément les bouchées de riz cressonné. Je voudrais seulement dire à ceux qui me lisent que je trouve bizarre qu’il faille que mes enfants se frottent aux prisonniers pour qu’ils soient bien éduqués. Je me garde de le dire aux intéressés, par crainte d’un autre accident de déglutition.
Les deux célèbres enfants prisonniers sont le Peintre-au-stylo et Rivo-le-parricide. Je ne les ai jamais vu et ne les verrai peut-être jamais, mais je les connais. C’est un prêtre catholique qui a appris la peinture au stylo à bille au premier. Celui-ci a ensuite transmis la technique aux autres pensionnaires et les encadre.
C’est du graphisme qui se fait normalement à l’encre de chine en utilisant des plumes sergent-major ou du rothring sur du papier canson ; autant de matériaux qu’on ne trouve pas en prison. Je sais de quoi je parle parce que j’ai appris cette technique en 1994.
Que faire alors si l’on veut exercer son art malgré tout ? On utilise des stylos à bille de différentes couleurs et le papier dont on dispose. La plupart des pensionnaires du quartier des mineurs confectionnent des cartes que les aumôniers tentent plus mal que bien de vendre au dehors. Moi, je suis chargé par Melo de collectionner les stylos et les feuilles de papier distribués lors des réunions auxquelles je participe pour qu’elle puisse les refiler aux enfants prisonniers.
Quant à Rivo, il a simplement tué son beau-père quand il avait seize ans. Il en a maintenant dix-huit et ne sortira probablement pas de prison avant d’atteindre l’âge de vingt et un ans. Le beau-père en question a un peu trop battu sa mère un soir. Il s’est interposé pour défendre sa maman. Il a reçu trop de coups et d’insultes lui aussi. Comme un couteau se trouvait à proximité[12], il l’a saisi et nous connaissons la suite.
Je n’ai que deux pas à faire en me levant de table pour m’étendre sur le lit plus convivial que conjugal. Nous invitons toujours nos invités à s’y étendre après les repas pour faire la sieste. Je souris en pensant que Hery et Tovo pourraient être en train de s’y étendre avec moi s’ils étaient venus pour le déjeuner.
Mal m’en prend car Melo surprend mon sourire. Elle le prend pour de l’acquiescement pour ce qu’elle est en train de faire. Pendant que les enfants débarrassent la table du couvert et des restes du déjeuner (adieu les haricots verts !), elle fouille dans les casiers de l’armoire qui me sont réservés. Elle met de côté des pantalons, des chemises et des T-shirts en disant : « Tu ne t’en sers plus. Ce sera bien pour ces enfants ». Je sais qu’il est inutile de discuter, je continue donc à sourire mais en plus jaune.
Rivo-le-parricide
Ni Hery ni Tovo ne m’intéressent pas dans ma rêverie. Je pense plutôt au cas de Rivo. Avec un bon avocat, il s’en serait sorti avec peu de casse : légitime défense, circonstances atténuantes et tout le bataclan. Malheureusement, un enfant paysan dépendant d’une mère sans ressources et d’un beau-père qu’il vient de tuer ne peut que se contenter de l’avocat commis d’office et qui n’a pas fait grand-chose.
Voila déjà plus de deux ans qu’il croupit dans ce quartier des mineurs sans en jamais sortir que deux fois. Une première fois il y a deux ans, pour l’enquête du juge d’instruction. Une seconde fois tout récemment pour le procès vite fait : cinq ans d’emprisonnement ferme. Seule sa mère est venue le soutenir durant ces moments difficiles. Elle est aussi la seule qui vient de temps en temps le visiter et lui apporter un peu de nourriture.
« Ils mangent bien en prison, n’est-ce-pas ? » demandé-je à Melo ; histoire de causer un peu et de confirmer ce qu’elle m’a déjà dit, que le quartier des mineurs est gâté par rapport aux autres. Tout le monde sait que la ration normale des prisonniers à Madagascar n’est que d’un plat de bouillie de manioc par jour. Toutes les aumôneries[13] se relaient pour que les mineurs puissent manger du riz, des légumes et un peu de viande.
« Non, dit Melo, donne-leur aussi de l’argent pour acheter des provisions de route ». Je vois qu’il vaut mieux arrêter de lui poser des questions.
Les inséparables
Une heure et demie est affichée par la montre du salon – chambre à coucher – etc. Je me lève pour me préparer à repartir au bureau de l’IREDEC[14]. « Ne t’en vas pas, dit Melo, ils vont arriver ». « Oui, di-je » mais je vais quand même me brosser les dents et me débarbouiller. Quand je reviens dans la chambre, Hery et Tovo sont là assis dans deux de nos fauteuils. Melo leur sert du lait-soja et du pain.
Melo fait les présentations tout à fait inutiles de mon côté. Je les ai reconnu tout de suite à cause de leurs accoutrements qui comprennent des pièces issues de ma garde-robe. Ce sont de grands et rudes gaillards encore imberbes, timides comme tous les paysans qui rendent visite à des citadins.
« Je suis un peu pressé » dis-je en tournant successivement ma tête vers eux et vers Melo. Elle sourit aux jeunes gens et leur dit : « Dada[15] est un peu pressé ». Cette reprise semble ridicule mais j’avoue qu’elle a le mérite d’être expressive sur tous les plans. Je sais que je rentrerai très en retard cet après-midi à l’IREDEC.
Hery nous remercie d’avoir bien voulu les recevoir, etc. Je le remercie de nous avoir remercié, etc. Melo met fin aux etcetera et se fait le porte-parole des enfants pour exposer la situation. Nous la connaissons déjà.
Je m’adresse à Tovo : « Ainsi tu as fait le malin en venant jusqu’ici. Te rends-tu compte que tu aggraves son problème ? »
Tovo : « C’est mon meilleur ami. Ce jour est un grand jour pour nous »
Moi, toujours m’adressant à Tovo : « Comment tu es chez toi en ce moment ? »
Tovo : « Je suis revenu au village chez mon grand-père qui m’a très bien accueilli[16] »
Moi, m’adressant à eux deux : « Quel est maintenant votre programme ? »
Hery : « Nous sommes allés chez le Père Clément[17]. Il accepte de nous héberger seulement pour une nuit, c’est plein chez lui. Il n’a ni argent, ni provisions de route à nous donner »
Melo : « Tovo doit rentrer à Soanindrariny demain matin. Pour rentrer chez lui, Hery doit prendre le taxi-brousse pour Fandriana en passant par Ambositra »
Je m’acquiers des frais correspondants : cinq mille francs par voyageur pour Soanindrariny, même chose pour Ambositra ; de même pour le trajet Ambositra – Fandiana. SILEM[18] ! Je n’ai que dix mille francs à leur donner. Si je les donne à Hery, Tovo rentrera à pied à Soanindrariny.
Je leur suggère donc : « Rentrez ensemble à Soanindrariny dans un premier temps. Le grand-père de Tovo acceptera sûrement d’héberger Hery deux jours et même trois pour qu’il reprenne des forces. Puis il rentrera à pied à Fandriana. Cela fait cinquante kilomètres, mais il pourra faire ce que j’ai déjà fait quand je fus à l’Académie Militaire[19] »
Intérieurement, je pense que ce n’est pas la même chose et surtout pas dans les mêmes conditions. La vie à l’ACMIL n’est pas du tout pareille à celle de la prison. D’ailleurs, nous n’avons pas crapahuté entre Soanindrariny et Fandriana mais ailleurs et des plus terribles.
Le bercail
Melo essaie de négocier une rallonge aux dix mille francs mais je reste ferme. J’avoue que j’aurais pu, mais je tiens absolument à ce qu’ils restent ensemble un petit bout de temps. J’espère que ce sera pour le meilleur, c'est-à-dire un bon projet pour s’en sortir honorablement en s’épaulant. Cela pourrait être aussi pour le pire, c'est-à-dire des mauvais coups.
Mais qu’importe ? Ils sont libres, il faut qu’ils sentent qu’on a confiance en eux, et qu’ils se sentent confiants en eux-mêmes. A voir leur air content, je sens que cette option leur est aussi la meilleure.
Melo leur remet un sac en plastique rebondi qui doit contenir les frusques qu’elle m’a piquées, ainsi que des provisions. Je lui dis que je vais les raccompagner un peu avant d’aller au travail, et nous partons.
Une fois arrivés à Mahazoarivo, nous nous serrons la main et ils me quittent en emportant une partie de mon cœur déchiré. Où qu’ils aillent importe peu : le village, la rue ou la prison, c’est tout pareil. C’est toujours leur bercail.
Les copains de l’IREDEC me pardonneront de sécher le travail cet après-midi. Je vais tenter de noyer ma douleur quelque part.
Dadazily
Mai 2000
[1] Elle avait 18 ans au moment des faits.
[2] Dit aussi d’Ambohitsaina.
[3] Célèbre bagne situé sur un îlot au large du littoral nord-ouest de Madagascar.
[4] Quatre, c’est beaucoup par les temps qui courent.
[5] Ville située à
[6] Centre de Rééducation Motrice de Madagascar
[7] Nous les hommes, préférons les haricots secs ou flageolés.
[8] Dans la gastronomie occidentale, le riz peut servir d’accompagnement. Chez nous, c’est le plat principal, les autres mets ne servent que d’accompagnement.
[9] Libéré un mois avant Hery
[10] Une trentaine de kilomètres à l’Est d’Antsirabe.
[11] Nos enfants2 filles et 2 garçons suivent et aident leur mère dans les activités de l’aumônerie.
[12] Les foyers paysans cumulent souvent toutes les fonctions, y compris la cuisine, la basse-cour et même l’étable.
[13] Il y en a trois : catholique, protestante et adventiste.
[14] Institut de REcherches et d’application des méthodes de DEveloppement Communautaire : l’ONG où je travaille situé dans le quartier populaire de Mahazoarivo-Sud, contigu à Tsitamaso où je réside.
[15] Papa
[16] Tovo a écopé d’un an d’emprisonnement ferme pour avoir volé des poulets dans son village.
[17] L’aumônier catholique de la prison.
[18] Jeu de mots inventé par un copain pour « dilemme » ; SILEM est le nom d’une entreprise célèbre qui a pour slogan publicitaire : « Pas de problème pour SILEM »
[19] Je fus élève officier de l’Académie Militaire / ACMIL d’Antsirabe en 1978.
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