jeudi 25 décembre 2008

Le Lavement des Pieds

Je suis seul en haut dans les bureaux des groupes 1 et 3 en train de travailler, c’est dur. Est-ce que je travaille vraiment, d’ailleurs. Peut-on faire un travail d’équipe quand l’équipe est absente ? Les copains ne sont pas seulement absents physiquement, ils le sont aussi moralement pour moi.

La solitude

L’ombre de Razaka[1] plane dans son bureau. Je le vois qui me nargue en ricanant comme à son habitude : « Tu te crois plus malin que les autres, hein. Te voilà tout seul à te morfondre ici, alors que les autres luttent ». Je n’ai pas peur, je l’ai toujours respecté. Mais je n’aime pas qu’il me nargue ainsi. Je vais donc dans l’autre bureau. Ici, l’on a une belle vue sur la pelouse et le garage de l’ONG, mais vides - sans âme.

Pourquoi ne suis-je pas dans le bureau du groupe « deux », le mien ? Les fenêtres y sont situées du côté ouest, et visibles de la rue qui traverse le quartier populaire de Mahazoarivo. Nous sommes en pleine crise de 2002 : le KMSB[2] a décrété la grève générale et toutes les entreprises doivent fermer. Ceux qui veulent ou doivent travailler sont donc tenus de le faire hors de la vue du public. Nous sommes trois à devoir travailler ici : le directeur, le responsable financier et moi.

Je suis vraiment las d’errer dans ces locaux vides, en proie aux sarcasmes de Razaka et de mes collègues absents. Je suis aussi fatigué de vouloir travailler sans le pouvoir. Je range les dossiers dans les chemises et les classeurs et je m’en vais, il n’est que trois heures de l’après-midi.

Ding - ding, ding - ding. Ce ne sont pas les grelots du Père Noël qui sonnent, mais ceux des tireurs de pousse-pousse. Il y en toujours en attente devant le portail de l’ONG. Je salue Jeannine, qui sourie toujours assise à côté du portail auprès de son étal de viande de poulets. Elle me presse de choisir quelques morceaux qu’elle pèse et met dans un petit sac en plastique. Je dis que je la paierai à la prochaine paie hypothétique. Merci Jeannine, je sais que je vais régler son dû demain matin.

Le tireur boiteux

Je ne choisis jamais « mon » pousse-pousse, à son apparence ou à celle du tireur. Je vais directement vers le gars assis sur le marchepied de son véhicule, qui contemple un de ses pieds d’un air pensif. Machinalement il me dit : « Ndao ary[3]! ». Je lui dis que je rentre à Tsarasaotra[4] et que je n’ai que deux mille cinq cent francs à lui donner. OK ? Il ne peut qu’être OK. Une course coûte bien moins que cela en ce moment. C’est le loyer qu’il doit verser quotidiennement au loueur de pousse-pousse.

Dix mètres de trajet suffisent pour me convaincre que j’ai fait le mauvais choix, il claudique. Je n’ai jamais honte de prendre un pousse-pousse. Et en ces temps difficiles, je crois que c’est même un devoir. Ils doivent travailler pour vivre. Si l’on n’a rien de mieux à leur offrir, il faut les faire travailler dans leur spécialité.

Mais ce gars là est malade, d’où mon malaise. « Qu’est-ce que vous avez ? » lui dis-je. Il me dit qu’il s’est blessé le pied droit en marchant sur un clou égaré dans la rue. La plupart des tireurs de pousse-pousse sont des paysans et beaucoup vont pieds nus. « Racontez-moi votre vie » lui dis-je d’un air faussement bourgeois, mais vraiment mal à l’aise sur mon siège, tandis qu’il amorce la descente d’Ambohimiandrisoa.

Il s’appelle Alphonse et vit à Ambohidranandriana, à mi-chemin sur la route de Soanindrariny à l’Est d’Antsirabe. Il a quatre enfants dont le dernier n’a que quelques mois. Il est métayer, et doit travailler en ville en cette période de soudure tandis que sa femme s’occupe du ménage et des travaux des champs.

« Mais c’est la grève ici en ville, pour le moment » lui di-je.

Alphonse : « Il n’y a rien à faire à la campagne »

Moi : « Vous faites aussi la grève là-bas »

Alphonse : « La grève, c’est pour vous les citadins qui avez du travail. Chez nous, c’est le chômage. Les collecteurs ne viennent plus acheter nos produits. Nous ne nous mêlons pas de politique, nous respectons toujours ceux qui sont au pouvoir »

Après avoir dépassé le barrage routier[5] encore désert du Ravintsara, il attaque la montée en face de l’hôpital luthérien. C’est celle qui justifie le trajet en pousse-pousse, mais je lui dis quand même de s’arrêter pour que je descende et faire la montée à pied. Je ne vais pas jusqu’à l’inviter de monter dans le véhicule pour le tirer, comme le font certains vazaha[6] en mal d’aventures. Je me contente de marcher à ses côtés. A la mi-montée, deux personnes sortant de l’hôpital le hèlent pour une course mais il leur dit qu’il est déjà pris.

En temps normal, nous aurions attiré l’attention des passants. Voir quelqu’un qui accompagne un pousse-pousse est habituel dans cette ville ; sauf que cette fois-ci, le véhicule ne transporte aucune charge. Personne ne nous remarque cependant. Tout le monde a l’air abattu, les visages sont tristes et mornes. Ils ne s’animent que lors des défilés de manifestants ou les rassemblements au terrain Karmaly.

Je remonte sur le véhicule quand nous sommes arrivés au carrefour dit - de la SICE et dis à Alphonse de ne pas courir, je ne suis pas pressé. Je lui demande comment vont les affaires en ce moment.

Alphonse : « Très mal. Les gens ne prennent plus les pousse-pousse, sauf dans la matinée pour se rendre aux manifestations ou pour en rentrer »

Moi : « Il y a aussi les défilés où vous êtes toujours sollicités pour en faire partie »

Alphonse : « Pas moi. D’abord, ces pousse-pousse qui défilent appartiennent à des patrons engagés qui n’utilisent que leurs tireurs attitrés. Comme je vous l’ai déjà dit aussi, je suis un paysan qui n’aime pas me mêler de la politique »

Une fois arrivés au niveau de l’AROTEL, nous aurions pu tourner à gauche et passer par le terrain Karmaly ; le terrain est plat jusqu’au quartier de Tsarasaotra. Alphonse préfère cependant continuer jusqu’à la Préfecture car la route qui longe le terrain Karmaly est cabossée.

Moi : « Est-ce que vous arrivez pourtant à vous en sortir ? »

Alphonse : « Un peu. L’essentiel est de pouvoir payer le loyer du posy[7]et celui de la chambre. Nous sommes quatre tireurs issus du même village à louer cette chambre à la semaine »

Laver sans préalable

Moi : « Pourquoi n’allez-vous pas au dispensaire pour faire soigner votre pied ? »

Alphonse : « C’est trop cher, je ne peux pas me payer ce luxe. Quand je rentrerai au village en fin de semaine, je me ferai soigner avec des plantes médicinales »

Il faut savoir que depuis l’application du système de recouvrement des coûts, les dispensaires et les hôpitaux publics sont payants à Madagascar. Des coûts qui peuvent sembler modiques pour les classes moyennes, mais il n’y a plus de classes moyennes. En cette période de troubles, les carburants sont rationnés à la suite des blocus imposés aux régions des Hautes -Terres par les miliciens des autres régions. Les produits de première nécessité sont rares, les produits agricoles n’arrivent plus en ville. Le marché noir prospère.

Moi : « Cette blessure ne sera pas guérie par les plantes. C’est une infection qui risque de s’aggraver encore. Il faut aller au poste médical le plus proche de votre village. Quand rentrez-vous ? »

Alphonse : « Demain, je me sens trop mal »

Moi : « C’est bien. Je vais vous faire un pansement en attendant. D’ailleurs nous sommes arrivés »

J’aurais bien voulu le faire entrer chez nous pour le soigner, mais il ne peut pas quitter son posy. Je lui dis donc d’attendre, le temps que je cherche la boîte à pharmacie. Je demande à ma fille de quinze ans Jessica de venir avec moi en amenant un seau d’eau et un gobelet en plastique.

Je dis à Alphonse de s’asseoir sur le marchepied pour que je puisse laver son pied malade, tandis que Jessica verse l’eau dessus avec le gobelet. Je ne vois pas ce que font les passants en nous voyant ainsi, je suis entièrement absorbé par ma tâche. Je remarque seulement le sourire gêné de Jessica qui tourne la tête à gauche et à droite. Je lui dis de se concentrer sur son travail.

Je demande ensuite à Alphonse de se hisser sur le siège du passager et effectue le pansement. Je m’efforce de bien nettoyer la plaie avec du coton imbibé d’alcool. Je lui dis de bien serrer les dents car la suite est encore plus douloureuse, en plaisantant : « Ne dites surtout pas de gros mots devant ma fille »

Il sourit douloureusement. Le sourire s’efface quand j’applique la poudre pénicilline. Il y a du mercurochrome mais je sais qu’il ne faut pas en mettre sur une plaie infectée. J’applique une compresse dessus et enveloppe le pied avec une bande Velpeau. C’est fini. Jessica ramène la boîte et le seau à la maison.

Je répète mes recommandations à Alphonse pour qu’il aille rapidement au poste médical de son village. Cela lui coûtera peut-être un ou deux poulets en guise de rémunération du médecin mais il le faut. Je lui donne un billet de cinq mille francs et lui souhaite bon courage en lui serrant la main. Puis je rentre.

Jessica arbore toujours son sourire gêné en me voyant. Je lui dis : « Tu es une chrétienne fervente ; Jésus n’a-t-il pas enseigné à ses disciples de se laver réciproquement les pieds ? N’a-t-il pas montré lui-même l’exemple »

Jessica : « C’est un symbole. Ce n’est pas comme cela qu’on fait dans notre temple. Chacun se lave bien les pieds avant la cérémonie »

Moi : « Apprends à le faire sans aucun préalable[8] »

Dadazily

Avril 2002



[1] Chef de groupe, puis Directeur de l’ONG jusqu’à sa mort en 2001.

[2] Le comité de défense du choix du peuple qui succède au comité de soutien de Marc Ravalomanana (KMMR)

[3] « Allons-y », c’est le cri d’annonce des tireurs de pousse-pousse d’Antsirabe pour racoler leurs clients.

[4] Le quartier chic au centre d’Antsirabe ; j’y ai atterri de façon accidentelle.

[5] Des barrages sont installés sur les principaux carrefours de la ville pour contrôler les rares véhicules qui circulent durant la nuit munis de laissez-passer ; le KMSB impose le couvre-feu à partir de 18 heures.

[6] Etranger

[7] Pron. pouss’ = Pousse-pousse

[8] Jessica deviendra plus tard étudiante en médecine, toujours fervente pour les stages hospitaliers.

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