A quatre heures de l’après-midi de ce samedi du mois d’août, un des mes téléphones sonnent. Je me perds dans ces téléphones là : il y a le fixe qui ne sonne presque jamais et les deux mobiles dont je ne retiens pas les numéros. C’est le fixe qui sonne, le numéro affiché m’est totalement inconnu.
L’affolement
« Allo - bonjour, c’est Julien Rakotoarimanana à l’appareil, que puis-je pour vous ? »
« Je suis Maman’i Sahondra, elle n’est pas encore rentrée »
Je ne connais pas de Sahondra et encore moins sa maman susceptible de m’appeler au téléphone. Je suis donc obligé de demander : « C’est Sahondra - laquelle ? »
Maman’i Sahondra : « Celle de Tsiadana, vous nous avez rendu visite il y a quelque temps »
C’est vrai, j’ai récemment rendu visite à une famille en situation de rue à Tsiadana[1]. Je suis étonné par le fait que des quatre-mis m’appellent au téléphone. Je me souviens cependant que j’ai laissé comme d’habitude ma carte de visite, donc le fait s’explique.
Comme si elle a deviné mes pensées, Maman’i Sahondra rajoute : « Je vous appelle depuis un taxiphone »
« C’est le taxiphone, devant l’épicerie au croisement de la route qui va jusqu’à votre maison ? »
Maman’i Sahondra : « Oui. Que devons nous faire ? D’habitude, elle rentre toujours à l’heure du déjeuner après le cours »
« C’est son cours d’hôtellerie à Itaosy[2], n’est-ce-pas ? »
Maman’i Sahondra : « Oui, nous ne savons pas à qui nous adresser, nous ne connaissons pas le numéro de téléphone de Madame Tiana[3] »
« Vous savez bien que je ne suis qu’un évaluateur du projet. Je ne suis pas membre de
Maman’i Sahondra : « Oui »
« Alors ne vous éloignez pas. Je vais téléphoner à Maryse, puis je vous rappellerai au numéro du taxiphone. Dites-le à son responsable »
Maman’i Sahondra : « Oui »
Et je raccroche. Comme je suis très brouillon, je n’ai pas les numéros des responsables de
Vola : « Salut Julien, quelles sont les nouvelles ? »
« Es-tu chez toi ? »
Vola : « Oui, où veux-tu que je sois par un sombre après-midi de samedi ? »
« Peut-être avec l’autre, quelque part ? … »
Suivent quelques éclats de rire de part et d’autre qui m’obligent à éloigner un peu le téléphone de l’oreille et de la bouche. Je lui raconte ma conversation téléphonique avec Maman’i Sahondra.
Vola : « C’est très embêtant. Il faut que je regarde dans mes dossiers, je ne suis pas sûre d’avoir le numéro de Maryse. Mais dis-moi, cela m’étonne qu’ils ne mettent pas une permanence le samedi. C’est justement le jour où les enfants « usagers » vont aux cours de formation professionnelle »
Moi : « C’est vrai. Il faudrait aussi que les usagers connaissent leurs coordonnées personnelles en cas de pépin de ce genre. Mais pour le moment, il faut avoir le numéro de Maryse ou de Rado[4]. Je raccroche et tu me rappelles dès que tu as ces éléments »
Vola : « D’accord ». Et nous raccrochons.
J’allume une cigarette et contemple l’écran de veille de mon ordinateur. Le texte déroulant affiché en rouge sur fond noir est bien connu de tout le monde à la maison : « DEGUERPISSEZ, IL Y A QUELQU’UN QUI TRAVAILLE ICI ». C’est moi qui travaille ici, mais c’est moi qui ai envie de déguerpir en ce moment. Si Vola ne trouve pas ces coordonnées, je devrai prendre un taxi pour me rendre à Tsiadana et aider Maman’i Sahondra à rechercher sa fille.
Il faudrait aller au bureau du quartier, au centre de formation d’Itaosy, dans les hôpitaux, au commissariat de police et à la gendarmerie. La sécurité de la ville d’Antananarivo relève de la police nationale, tandis qu’Itaosy - qui est une commune rurale - dépend de la gendarmerie. C’est très embêtant comme dit Lova.
C’est fini et tout commence
Ma cigarette est à mi-chemin de son inexorable consommation quand un des téléphones sonne. Je m’embrouille encore entre eux depuis quelques secondes, lorsque je m’aperçois que c’est le « fixe » qui sonne. C’est donc le taxiphone de Tsiadana qui appelle.
« Allo »
« C’est moi, Maman’i Sahondra. Elle vient d’arriver, il n’y a plus de problème. Elle a dit qu’elle est allée se promener au marché de Mahamasina après le cours. Il n’y a plus de problème, excusez-moi de vous avoir dérangé »
Moi : « C’est très bien. Surtout ne la grondez pas trop. Ce genre de choses est fréquent aux jeunes de son âge. Efforcez-vous de la comprendre »
Maman’i Sahondra : « Oui, je vous comprends. Merci beaucoup pour tout »
Moi : « Il n’y a pas de quoi. Je vous souhaite beaucoup de courage et au revoir »
J’appelle Vola pour l’informer de cette issue heureuse. Nous convenons dès lundi d’informer Maryse de cette affaire et de suggérer aux responsables du projet de mettre en place une permanence le samedi.
Je fais glisser la souris de l’ordinateur, l’écran de veille s’efface. Je ne continue pourtant pas à travailler. J’éteins tout et enfile ma tenue de « Ramose »[5].
Je vais chez Rasolo, à l’Epi-bar de Tsarahonenana. J’apprécierai le VCD que Ra-Chris introduira dans son matos, pourvu que ce soit du bon reggae[6]. Je sens que cette histoire n’est pas finie. Pour moi, elle ne fait même que commencer. Elle constituera le sujet du roman que j’ai toujours rêvé d’écrire. Sahondra et Maryse en seront les héroïnes, celles de la lutte pour que la vie ici-bas ne soit plus une question de survie.
Dadazily
Août 2007
[1] Quartier populaire situé à droite de la route de l’Université.
[2] Grosse commune située à une dizaine de kilomètres à l’ouest du centre de ville d’Antananarivo.
[3] C’est Maryse, elle est
[4] Membre de
[5] Monsieur. Cf. l’article « La balade au marché / Vero »
[6] Je ne suis pas « rastaman » mais Bob Marley, Jimmy Cliff, UB-40 et Lucky Dube me font toujours planer ; ça c’est de la bonne musique.
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