Il est sept heures du matin, mon programme habituel doit être exécuté selon les règles que je me suis établies. J’avale rapidement le petit déjeuner que Melo me sert au lit. Elle sait que je ne prends jamais du riz le matin, sauf du vary amin’anana[1] dont je raffole. Sinon, je me contente d’un morceau de pain et d’une tasse de thé. Ce matin, c’est du vary amin’anana.
Ensuite, je cours en haut au grenier où est installé l’ordinateur que j’ouvre. Je consulte le courrier et traite les affaires les plus pressées. Le reste attendra mon retour du kirimba[2] matinal.
Après un petit passage au gabone[3] et à la douche, je m’épile le visage[4]. Il est neuf heures, je suis prêt et je pars. Melo me dit tout ce qu’elle veut que je ramène au retour : de la viande, des œufs, du cresson, du pain, des mofo gasy[5], etc.
Kirimba
Je vais au marché de Tsarahonenana, à cent mètres de chez moi. Il y a beaucoup plus de gens qui me saluent au passage que je salue de ma propre initiative. Aujourd’hui, je suis « Ramose[6] » et non « Monsieur ». Ces deux appellations sont terminologiquement identiques. Aujourd’hui vous êtes Ramose, et demain Monsieur. Cela ne dépend que de votre apparence.
Si vous êtes comme moi maintenant, en tenue de sport et sandales « scoubidou », vous êtes « Ramose ». Quand je suis mieux mis, en chaussures, pantalon et chemise plus présentable, je suis « Monsieur ». Ce sont les mêmes personnes qui me qualifient ainsi selon mon apparence.
J’arrive au grand virage de Tsarahonenana, juste en face de Chez-Rasolo, c’est notre grande-rue et je regarde toujours à gauche. Vero, la vendeuse de journaux n’est pas encore là. Ce n’est pas grave, le temps que je fasse ma petite balade, elle sera sûrement là. Elle s’approvisionne au revendeur de journaux à
Je demande à Rasoa[7], la vendeuse de pains : « Pourquoi Vero n’est pas là ? ». Elle me dit qu’elle ne sait pas, d’un ton furieux qui ne semble pas m’être destiné. Je ne comprends pas, car d’habitude, Rasoa et moi sommes les meilleurs acolytes du marché. Je continue donc mon kirimba en allant vers la droite jusqu’au bassin[8] de Tsarahonenana.
J’entre dans tous les magasins. Je visite les étals et marchande les prix, juste pour causer et tâter les humeurs. J’achète ce que je peux et comme je veux, là où il faut le faire.
Je repasse devant Rasoa et sa soubique de pains fermée par une feuille en plastique. Il y a des journaux à côté d’elle, mais aucune trace de Vero et encore moins de Rosaline, sa fille de trois ans.
Je n’ose pas dire à Rasoa nos blagues et jeux de mots salés habituels. Berthe, la marchande de légumes assise à côté d’elle est tout aussi renfrognée. Elle maugrée contre " les hommes ". J’ose quand même une petite question : « Où est Vero ? ». D’un ensemble parfait, elles me répondent : « Nous ne savons pas ». Puis Berthe me dit après un long silence : « Elle est partie à l’hôpital pour soigner Rosaline qui a eu un accident ».
Je n’insiste pas car je sens la poudre. Je poursuis ma route vers le sud jusqu’au poteau-double où finit le marché. Je commande une tasse de café et deux girefy[9] chez Rosine. L’échoppe de Rosine est attenante au dépôt d’ordures de Tsarahonenana. Les mouches pullulent, mais nous l’aimons quand même. Elle confectionne les meilleurs girefy du quartier. Je suis pensif.
Vero
Vero ne nous a faussé compagnie qu’une fois, et ce fut l’année dernière. Rasoa et Berthe ont montré la même tête qu’aujourd’hui. Vero fut absente durant trois jours. C’est bien après que j’ai su qu’elle est rentrée à son village d’Ambatomirahavavy à une vingtaine de kilomètres à l’Ouest d’Antananarivo.
Pourquoi ? Le mari de sa sœur qui l’héberge aurait exigé que Vero couche avec lui en contrepartie de cet hébergement. Elle n’a pas voulu. On n’a plus voulu d’elle aussi au village et elle est revenue dans notre quartier une semaine après, à notre grand bonheur. Mais elle a changé d’adresse qu’elle n’a jamais voulu me communiquer.
Il est grand temps que je rentre de mon kirimba matinal. Je prends congé de Madame Rosine en échangeant les plaisanteries habituelles. Je reviens au grand virage et j’entre chez Rasolo, le propriétaire de l’épi-bar du coin. Lui est ses fils sont les seuls qui m’appellent « Monsieur » quel que soit mon accoutrement. C’est Ra-Chris qui est aux commandes, il introduit un CD d’UB-40 dans son matos en me voyant entrer. Quand j’en ressors, Vero est là, juste en face qui discute avec des gens.
Elle sourie en me voyant et m’appelle. Je prends quand même soin de bien regarder à gauche et à droite avant de traverser l’étroite route. Les chauffeurs de la ligne de bus-178 vont toujours à vive allure. C’est étonnant qu’il n’y ait pas encore eu de grave accident de la route dans ce quartier.
« Je veux vous parler » me dit Vero. Elle tente de se débarrasser des autres interlocuteurs, mais c’est peine perdue. Tous (ou plutôt toutes) veulent s’accrocher à nous pour connaître l’histoire.
Tandis que Rasoa me donne le journal, Vero me dit que Rosaline est à l’Hôpital « Ranavalona[10] ». « Elle fut piétinée à la tête » me dit-elle. Je lui demande qui a fait cela et dans quelles conditions. Elle ne veut me rien dire. Elle se contente de pleurer, à force de larmes et de morve qu’elle essuie avec la manche de sa chemise.
Elle me dit que Rosaline doit être opérée, pour remettre en place sa mâchoire et enlever toutes les dents qui se baladent là-dedans. Tous ses gros clients auraient déjà participé, mais il lui manque les prix des médicaments anesthésiques. Je n’ai plus que dix mille francs en poche et les lui donne. Je lui promets que je vais tenter d’en trouver d’autres pour les lui donner, pour soigner ma petite-fille.
Tous ceux qui sont là demandent des précisions sur l’énergumène qui a fait cette saloperie. Elle ne dit rien. Je comprends que c’est son compagnon du moment et qu’elle ne veut pas que l’histoire se prolonge jusqu’à la police et au tribunal. Elle ne veut pas avoir d’histoires.
Je m’en vais et prends ce qu’il me reste dans mes poches : un mouchoir pour essuyer mes larmes et la morve qui maculent mon visage.
Dadazily
Octobre 2008.
[1] Bouillon de riz aux brèdes variées ; il se sert accompagné du « kitoza » = viande boucanée et grillée, ou d’une saucisse, ou de « pirina » = alevins sautés à la poêle.
[2] Terme populaire = Balade.
[3] La latrine ;
[4] Depuis toujours, je ne me rase pas ; et je ne me raserai jamais – parole de Samson.
[5] Gâteaux de riz.
[6] Pron. ramoussé
[7] Pron. rassou
[8] Lavoir public
[9] Deux gâteaux de riz superposés, l’un sucré et l’autre salé.
[10] Pour tout le monde c’est Ranavalona (nom de reines malgaches au XIXème siècle) ; en réalité, c’est Ravoahangy-Andrianavalona, un grand nationaliste qui a milité pour l’indépendance de Madagascar.
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