Au delà du miroir
J’arrive à onze heures tapantes au domicile de la famille de Daindriana[1]. C’est l’heure normale où commencent les préparatifs des obsèques. J’ai pensé avoir tout prévu avant de venir ici.
Les imprévus d’ici-bas
Pour le temps d’abord, c’est bien prévu. Il n’est pas besoin d’être devin ou ingénieur en météorologie pour savoir que lors du passage d’un cyclone tropical, il pleut jour et nuit sans interruption. C’est le cas depuis deux jours. J’ai donc mis par-dessus mes vêtements peu cérémoniaux mon ciré vert armé. Pourquoi « vert armé » alors que c’est une couleur interdite sur tout le territoire pour les civils ? Je n’ai que celui-ci et d’ailleurs, les policiers du quartier ne se soucient nullement de la chasse-au-vert-armé.
Ensuite, la foule : même s’il ne fut que portefaix, Daindriana est une célébrité dans tous les quartiers situés à l’Est d’Ampasampito. Toujours en guenilles et pieds nus comme l’exige sa profession, il est toutefois l’ami de tout le monde qui à tout moment recourent à ses bons et loyaux services : abattre des arbres, transporter des charges, creuser des puits ou des latrines, etc.
Les gens s’écartent et on m’invite à entrer. C’est ce que je fais, en enlevant mon ciré dégoulinant d’eau. Jeannette, la benjamine de la fratrie de Daindriana le prend, le secoue et le pend à un clou planté près de la porte. Il y a peu de personnes dans la pièce de quatre mètres sur quatre. La plupart des gens préfèrent être dehors plutôt que dedans, non seulement parce que c’est la coutume, mais surtout à cause de la puanteur. Cela aussi fut prévu et j’ai pris la précaution de prendre un antidote chez Holy, à l’épi-bar du coin. Cela fait trois jours que le mort est mort de coma éthylique et sa famille n’a pas les moyens de le faire piquer au formol, alors vous imaginez bien …
Les rares personnes présentes dans la pièce sont assises sur des bancs placés près de la porte et des deux fenêtres. Il y a quelques proches du défunt et quelques copains communs de toujours tant à lui qu’à moi. Je remarque Charline parmi ces derniers, alias Madame Lili pour tout le Fokonolona[2]dont elle est Présidente.
Il n’y a pas de veuve éplorée car Daindriana ne s’est jamais marié. Il m’a dit un jour qu’il ne veut pas avoir des enfants qui souffriront plus que lui ou finiront dans les latrines comme Rôzy[3]. C’est le champion de la chasteté, personne ne lui connaît de petites amies.
Sa vieille mère entre et sort sans cesse dans la pièce. Elle n’arrête pas de raconter pour la énième fois comment cela s’est passé vendredi matin. Elle dit qu’elle croyait qu’il dormait encore, donc elle continuait à vaquer à son occupation quotidienne : le débroussaillage et le nettoyage de tous les chemins du secteur. Elle fait cela sans demander un franc à personne. Tout le monde dans le quartier pense et dit qu’elle est folle.
Je m’approche de Daindriana et ne suis nullement étonné de constater son état. Cela gargouille beaucoup à l’intérieur, il pète et rote tout le temps, son corps est tout boursouflé. On a placé des tranches d’ananas dans une assiette glissée sous le tréteau sur lequel il gît. On fait toujours cela pour atténuer la mauvaise odeur. Mais dans ce cas-ci, l’effet obtenu est tout à fait le contraire. Le mélange des deux très fortes mais opposées senteurs est atroce. Cela ne plaît qu’à l’incroyable nuée de mouches qui a envahi la pièce. Je fais enlever les ananas et respire un peu mieux. Plusieurs mouches suivent les ananas.
Je me suis préparé à tout sauf à voir la tenue du défunt. Je suis d’abord ébahi par le magnifique complet noir. Cela fait bien des années que j’ai entendu parler de ce fameux complet, l’unique que Daindriana possédât et qu’on lui a acheté à l’occasion d’un mariage. Ce « on »-ci, est l’organisateur du mariage qui a engagé un orchestre où il jouait comme bassiste[4]. Ce fut d’ailleurs pour lui, l’unique occasion de le mettre durant toute sa vie. Il m’a dit que les chaussures qui allèrent avec furent abîmées depuis belle lurette. Il le gardait donc précieusement au fond de sa malle.
Mais là où je reçois le vrai choc, c’est quand je vois ce qu’il y a sous la veste : Daindriana est en T-shirt neuf à l’effigie d’un candidat aux dernières élections présidentielles. Je laisse éclater mon indignation : « Ah non, qui a fait ça. Vous savez tous que Daindriana a toujours détesté la politique. Et maintenant qu’il ne peut plus protester, vous l’obligez à faire ce qu’il a refusé de faire toute sa vie »
Tout le monde sait que je suis bien placé pour trancher sur ce sujet, de par mon passé de militant. Tous ceux qui ont tenté de l’enrôler dans un parti quelconque se sont heurtés contre un roc.
Même moi son grand ami, je n’ai pas réussi une seule fois à le convaincre de faire de la propagande. Il ne voulait même pas placarder des affiches contre une rémunération et de menus avantages. Pour lui, la politique sème la zizanie et n’attire que des ennuis.
Quelqu’un me dit : « Il n’a pas de chemise grand - frère. Si tu en as de plus convenable, apporte-la »
Un autre ajoute : « On a eu beaucoup de mal à lui enfiler ce T-shirt, il est trop gonflé »
Lili[5] renchérit : « Regarde-le, il va éclater d’un moment à l’autre »
Je ne me contente pas de regarder. Je prends sa main boursouflée par la décomposition et tente de déplier ses doigts, pas facile. Oui, il se pourrait bien qu’il éclate à la prochaine vigoureuse manipulation.
Je concède donc : « Ça va, laissons-le comme ça, mais je suis quand même fâché » Et je jette un regard qui se veut courroucé à notre ami Bary. Bary qui est un responsable local du parti à qui appartient le T-shirt incriminé rétorque en souriant : « C’est seulement parce qu’il n’y a rien d’autre de convenable à lui mettre. Nous en avons beaucoup en stock »
Le petit est devenu grand
C’est le moment d’envelopper le mort dans ses linceuls. Je regarde les gars déplier ces linceuls et là, c’est la stupéfaction totale. Il n’y en a qu’un qui soit de qualité médiocre, celui acheté par la famille. Les cinq autres sont de premier choix, en soie naturelle et magnifiquement coloriés. Les linceuls comme cela valent dans les cinq cent mille francs – pièce.
Je remarque les yeux brillants de fierté des membres de la famille tandis qu’on me dit au fur et à mesure qui et qui les ont offerts. Il y a vraiment de quoi être fier car ce sont les plus riches notables du quartier. C’est bien sûr triste de devoir enterrer son proche au Cimetière des Etrangers car le caveau familial est situé trop loin à Soanindrariny[6]. Mais quel réconfort quand même de se sentir honoré de la gratitude des grands de ce monde. En tout cas, Daindriana nous quitte emballé comme un grand.
La cérémonie d’adieu dans la cour est émouvante. L’office est mené par Mesdames Florine et Brigitte, responsables sociales du quartier et aussi au sein de la paroisse catholique. Là, c’est du grand art, pas du tout expéditif malgré la pluie battante – comme ce fut le cas autrefois pour Rôzy. Tout le quartier est là, chacun se pousse non pas pour bien voir mais pour être bien vu.
Il n’y a pas de cortège pour aller au cimetière situé à huit cent mètres plus au sud à Andraisoro. Chacun y va à pied, comme il veut et comme il peut. Je suis en compagnie de Lili, de Florine et de Ra-Birizity[7], profitant de leurs parapluies.
Ils se croient malins ces gars. Ils arborent un air supérieur et des sourires condescendants en nous voyant patauger dans la boue et sous la pluie. Mais nous, on ricane en évoquant la puanteur qu’ils endurent dans leur espace confiné. Tous les pans de la bâche sont baissés sauf à l’arrière. Nous autres sommes bien contents d’être à l’air libre et de nous dégourdir les jambes.
Il n’y a pas beaucoup à raconter sur la cérémonie d’enterrement au Cimetière des Etrangers. Presque tout le quartier est encore là. Je ne vois nulle part Bera et Zaka-Be, les croque-morts de Rôzy. Mesdames Florine et Brigitte officient encore la messe, toujours de main de maître. Je profite de la pluie battante pour pleurer tout mon saoul durant toute la cérémonie. Et nous sommes tous rentrés par le plus court chemin, à cause du mauvais temps.
Melo[8] est très stricte sur la manière de rentrer à la maison après avoir été sous la pluie. Il faut d’abord appeler du dehors et dire qu’on est là. Ensuite, il faut attendre qu’elle ou quelqu’un d’autre s’amène avec un seau d’eau. Puis, on décrasse les chaussures avec cette eau et on les enlève avant d’entrer par la porte de la cuisine qui sert de vestibule. Elle tient prêts la serviette, les vêtements de rechange et les sandales « scoubidou ». Ouf, me voilà bien au sec et au chaud chez moi.
Au cours du dîner, je dois bien entendu narrer dans le menu détail tout ce qui s’est passé. Comme d’habitude, Melo trouve toujours quelque chose à redire. Cette fois-ci, c’est à propos de mon ciré mal boutonné lors de la cérémonie d’adieu dans la cour de Daindriana. Je sais que c’est uniquement pour me signifier qu’elle était là et même au premier rang, au cas improbable où je ne l’eusse pas remarquée. Je me contente donc de hausser les épaules.
Ce soir, nous nous couchons tôt après cette journée mouvementée. Ce n’est pas facile de trouver le sommeil plus tôt que d’habitude et surtout quand on est fatigué. Pour faire passer le temps, je repense à la cérémonie d’enterrement à laquelle j’ai prêté le moins d’attention. Ce n’est pas tellement la cérémonie proprement dite que j’essaie de me remémorer, mais plutôt l’assistance. Qui donc étaient vraiment là ?
L’au-delà des gens-d’ici-bas
La pluie est trop drue et je fais l’effort d’en faire abstraction. C’est difficile, mais j’y parviens finalement. La pluie s’évanouit, il semble même qu’il n’a pas plu du tout. Je vois maintenant clairement les gens, l’assistance est tout aussi nombreuse. Mais je ne vois pas ceux qui étaient avec moi tout à l’heure.
Ceux qui sont là me sont inconnus et je demande : « Qui êtes-vous ? ».
Celui qui est le plus près de moi me secoue l’épaule et ricane : « Ne me dis pas que tu ne me reconnais pas »
Mais oui c’est lui, c’est Daindriana dans son complet noir. Si je ne l’ai pas reconnu, c’est qu’il n’est plus boursouflé et surtout parce qu’il ne porte plus le T-shirt ridiculement partisan. A la place de celui-ci, il arbore une cravate rouge vif sur une chemise jaune canari.
Toujours en riant, Daindriana dit : « Tu ne connais bien sûr pas la plupart de ces gens, mais il y en a que tu connais. Regarde »
Il me montre un jeune vieil homme en malabary[9] bleu rayé de blanc que je reconnais immédiatement, et je m’écrie : « C’est Randria, le coursier du Parti. Comment allez-vous Randria[10] »
Randria : « Très bien, merci monsieur Julien »
Daindriana : « Et ces deux enfants ? »
Les « enfants » qu’il me montre ne sont pas des enfants mais de grandes et jolies jeunes filles. J’avoue que je ne les connais pas.
L’une d’elles a le teint clair et porte une robe rose. Elle se présente en souriant : « Je suis Rôzy »
L’autre qui a le teint foncé et porte une robe vert émeraude me dit avec le même sourire charmant : « Je suis Louisette[11] »
« Je comprends maintenant, mais pourquoi êtes vous là et non là » dis-je en pointant successivement le doigt vers eux et vers le bas.
Daindriana : « Nous sommes sortis de là pour aller vivre là-bas » Et il montre le campus universitaire d’Ambohitsaina situé à deux cent mètres plus au sud.
Moi : « Comment vivez vous là-bas ?»
Daindriana : « Très bien. Nous faisons tout ce qui nous plaît et ce dont nous fûmes privés auparavant : manger et boire de bonnes choses, rire, chanter, danser, tout ce que nous voulons »
Moi : « Est-ce qu’on fume et boit du rhum là-bas ? »
Daindriana : « Non, c’est inutile. Tu ne fais tout cela que parce que tu manques de quelque chose. Chez nous, on ne manque de rien »
Moi : « Et si quelqu’un a envie de fumer et de boire ? »
Daindriana : « C’est qu’il n’est pas suffisamment mort. Nous le renvoyons donc de l’autre côté du miroir »
Moi : « Et que faites vous ici dans ce cimetière ?»
Daindriana : « Nous venons chercher celui qui vient d’être enterré là-dessous »
Moi : « Qui est là-dessous ?»
Daindriana : « Toi »
Moi : « Comment se fait-il que je sois là-dessous alors que je suis ici ?»
Daindriana : « Tu n’es que ton âme alors que ton corps est encore là-dessous. On va le déterrer pour que vous soyez réunifiés et pour que tu puisses venir avec nous »
Moi : « Je voudrais bien mais c’est trop tôt, j’ai encore envie de fumer et de boire. J’ai encore beaucoup de choses à faire, notamment écrire vos histoires »
Daindriana : « Laisse ça à d’autres, nous allons enfin pouvoir nous amuser ensemble. Pousse-toi pour qu’on puisse déterrer ton corps »
Et il me pousse à la poitrine pour m’écarter de la tombe tandis qu’il saisit une bêche. J’écarte sa main et lui crie que je n’ai pas envie de partir trop tôt. Toujours en rigolant, il pousse encore ma poitrine … et je me réveille.
Melo a allumé la lampe de chevet et me dit que je viens d’avoir un cauchemar. Il a fallu qu’elle me secoue trois fois pour que je me réveille. Je la remercie et elle se rendort.
Etait-ce bien un rêve ? Oui, bien sûr. Je pense toutefois que les conseils donnés autrefois par Zaka-be méritent d’être suivis. C’est donc décidé, j’irai demain matin accomplir les rites sur la tombe de Daindriana. Je lui promettrai de tout faire pour bien mériter d’entrer dans leur paradis. Puis je rentrerai en faisant un grand détour …
Sur ce, je me rendors moi aussi d’un sommeil tranquille.
Dadazily
Janvier 2007
[1] Prononcer Daindrïnn = L’Aîné des enfants de la famille (familier) ; il est de deux ans mon cadet : 53 ans.
[2] Communauté de la population du Secteur qui est un démembrement du Quartier.
[3] Cf. l’article « Une rose dans la latrine » premier épisode du « Cimetière des Etrangers ».
[4] Daindriana fut un virtuose de la guitare basse dans les années 70 et 80, et fut considéré comme l’un des meilleurs bassistes de variétés de sa génération.
[5] Amie depuis l’école primaire.
[6] Commune rurale à plus de
[7] Madame Brigitte,
[8] Ma chère et tendre moitié comme dirait toujours mon fameux et cher ami connu de moi seul.
[9] Tunique traditionnelle des Malgaches des Hautes-Terres centrales.
[10] Contrairement à l’usage au sein du Parti dans les années 80, personne ne tutoyait Randria par respect pour son âge ; il fut lui aussi homme à tout faire du quartier comme Daindriana.
[11] Nièce nouvelle-née de Daindriana décédée au début des années 80 et ensevelie elle aussi au Cimetière des Etrangers.
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