Arrivé au bout de la rue ombragée de palmiers d’Antsahavola, je souffle un peu. Comme d’habitude, je pense un peu à l’illustre écrivain Jean-Joseph Rabearivelo, qui a dépeint la vie dans ce quartier durant les années vingt ou trente du XXème siècle – je ne sais plus.
Antsahavola
Il me semble que rien n’aurait changé, si l’on parvient à faire abstraction du check-point qui contrôle l’accès au secteur de l’Ambassade des Etats-Unis, ainsi que des banques qui y ont pignon sur rue. Comme j’observe l’animation de la rue, je me traite d’idiot.
J’allume comme d’habitude une cigarette qui devrait me suffire pour grimper l’escalier de pierres qui m’amènera au niveau de
Une belle jeune femme s’engage dans l’escalier. Comme son visage me semble familier, et que c’est un stimulant plus fort qu’une cigarette pour entreprendre cette ascension, je me lance à sa poursuite ; toujours en tirant sur la cigarette quand même.
Peine perdue. Quand je parviens à l’angle de l’escalier au niveau de la boutique Orange, la pimpante jeune personne a disparu. J’arrive tout essoufflé cinquante mètres plus haut à la cellule d’écoute où m’attend ma collègue de la mission d’évaluation du projet. Je lui demande si Sandya, avec qui nous avons rendez-vous, est là. Elle m’informe que celle-ci est effectivement là et que c’est après elle que je viens de courir comme un vieil imbécile. J’éteins ma cigarette.
La véranda qui sert de salle d’attente est pleine d’enfants et de parents qui attendent leurs tours pour être reçus. Plusieurs sont assis à même le sol car il n’y a pas de sièges. Des femmes allaitent leurs bébés, un homme s’amène avec un sac en plastique bien ficelé.
Les gens qui attendent patiemment sont « bien » mis : pieds nus ou en sandales mais propres. Ils me saluent respectueusement et en souriant. Ils pensent sûrement que je suis un grand ponte, malgré l’effort que je fais pour paraître simple. Je suis toujours en jeans et chaussures de tennis quand je viens à
Je leur rends ce que je pense être le même sourire. Je serre la main de tout le monde et cause un peu avec les gens que je connais à propos du suivi de leurs projets de vie : « Comment va ta formation ? Est-ce que votre mari a versé comme convenu votre allocation mensuelle ? As-tu réussi le CEPE (Certificat d’études) ? Qu’a dit Sahondra après son escapade ? Comment va la petite Lalao[2], etc.)
Salut les Amazones !
C’est le salut que j’adresse à tout le monde quand j’entre dans les locaux de
Aujourd’hui, c’est la réunion hebdomadaire du vendredi. Je m’assoies à la table de réunion dans la grande salle et sors mon bloc - notes et mon stylo. Quel plaisir de voir le ballet des TS qui vont et viennent, posent leurs affaires, ramènent des chaises, s’assoient puis s’en vont pour téléphoner ou recevoir des « usagers ». Sandya laisse toujours son téléphone sur la table et l’oublie; c’est un téléphone qui siffle pour signaler les messages …
Je félicite Sandya et Maryse pour leurs nouvelles coiffures, magnifiques. Et la frêle et jolie Jeannie, la coordinatrice de cellule, en costume bleu clair est superbe, elle aussi. Tiana, la « boute-en-train » fait le mariole. Je m’étonne : « Pourquoi tout ça ? Vous fêtez quelque chose ? ». Saholy,
Toute la gente féminine rit mais moi, je ne ris pas. Il y a deux hommes dans leur équipe : Robert, le chauffeur logisticien et Rado de la cellule d’appui. Ils ne rient pas eux non plus. Sacrée Saholy, elle n’a sûrement pas voulu les choquer. Malheureusement pour eux, nous sommes chez les Amazones.
Après la réunion, je descends au rez-de-chaussée à la cellule d’appui (CA) où l’on s’occupe de la formation professionnelle et de la réinsertion des enfants travailleurs. Il faut toujours en passant saluer Jeannie au fond du couloir à gauche. Mais il ne faut pas rester longtemps : il n’y a pas de chaise pour les visiteurs. Il y en avait, mais Jeannie l’utilise pour entasser ses dossiers.
D’ailleurs elle n’est pas là mais à côté dans le bureau de
Un peu de feeling
Quand je ressors et vois les boay kely[3] qui attendent patiemment leur tour pour causer un brin avec leurs TS, je me dis : « C’est cela qui est sérieux ». Et je me surprends à les envier, les boay kely et leurs TS … Ma décision est prise : je vais tenter de vivre et d’écrire leurs histoires. Il n'y a donc pas besoin de se suicider comme l’a fait Jean-Joseph Rabearivelo, il faut juste un peu de feeling ...
Pour ce faire, je vais au bout de la ruelle en tournant à gauche au bas de l’escalier de pierre. Cet épi-bar[4] a déjà dû exister depuis le début du XXème siècle.
Dadazily
Août 2007
[1] Cellule d’écoute créée dans le cadre du projet « Enfants et Familles en Situation de Rue » de
[2] Petite fille cancéreuse de 13 ans clouée au lit, décédée quelque temps après.
[3] Petits gosses : appellation que se donnent les enfants en situation de rue.
[4] Contraction de « épicerie – bar », ce sont des petits détaillants de marchandises générales qui débitent aussi des boissons alcooliques qu’on peut consommer sur place. On en trouve presque tous les
Dadazily, voilà les "voyages" et les "visites" que je voudrais aussi partager avec les autres. Tu l'as fait, t'as partagé...je t'en félicite sincèrement. Ma deuxième joie est que l'on commence à écrire, à décrire...Ce que nous omettons de faire pour des raisons diverses. On dirait que j'étais à tes côtés lors de ton passage...Super ! Tohizo ê!
RépondreSupprimerAmicalement. Yvon
Dadazily. Bravo pour tes écrits. Voilà des "tranches de vie" que peu de gens connaissent. Et effectivement, je revis avec toi avec toutes les émotions et les "senteurs" que l'on peut imaginer...à travers. Bon courage mec ! Vas-y ! Entre temps je vais inciter les potes et connaissances pour ouvrir ton blog! Amicalement
RépondreSupprimerIl est vrai que ce projet était passionnant et unique en son genre. Combien de ses enfants et familles ont reçu plus que de l’aide, mais surtout de l’attention et de l’espoir, ces deux notions qui font de plus en plus défaut à nos sociétés qui se déshumanisent peu à peu.
RépondreSupprimerIl faut saluer l’abnégation des TS qui ont fait preuve d’une empathie remarquable pour mener leur travail parfois jusqu'à s’en rendre malades eux-mêmes.
Merci de témoigner de tout cela, pour la dignité de ses enfants et de leurs familles, et pour la reconnaissance du travail des TS.
Hugues