samedi 22 novembre 2008

Derrière le mur

La bringue avec les copains de promotion fut des plus gaies et arrosées cet après-midi de vendredi. Quand il faut se séparer au rond point du collège Rasalama, l’euphorie est totale. On se propose de me raccompagner, mais je décline crânement l’offre.

Tout en dévalant la descente vers Besarety, je consulte ma montre et marque une halte. Il est 10 heures du soir. Je regarde derrière moi, les copains ont disparu, il n’y a plus personne. Je regarde devant, la rue est vide aussi loin que porte le regard. Je fouille mes poches, rien que quelques cigarettes et un billet de cinq mille francs. Très insuffisant pour payer une course de taxi. D’ailleurs il n’y en a pas.

Complètement dégrisé, je poursuis ma route d’un pas moins décidé qu’auparavant. Je me persuade que jusqu’à Ambodimanga au bout de la rue, je ne crains rien car c’est bien éclairé. Et il y a encore quelques rares personnes. Après, on verra.

J’arrive enfin à Ambodimanga et marque une nouvelle pause. Vais-je prendre la route à gauche qui passe par l’Hôpital militaire ou continuer tout droit en passant par Avaradoha. C’est à partir d’ici que le danger commence quel que soit l’itinéraire choisi pour arriver à mon domicile d’Ampanotokana, à l’Est d’Ampasampito.

Encore deux kilomètres à faire sans la moindre présence humaine, sauf peut-être des bandits qui guettent dans l’ombre les passants attardés. Machinalement, je regarde à droite et « tilt ». C’est une de ces inspirations subites qui arrivent quand on est dans un sale pétrin.

Le camp des damnés

L’espace situé devant l’ex-cinéma Rio est bien éclairé par les réverbères. Il est occupé par deux rouleaux compresseurs et une multitude de formes allongées sur le sol. Un ami qui travaille dans un organisme localisé tout près m’a déjà parlé de ce camp improvisé sans que j’y attache la moindre importance. Ce camp n’existe d’ailleurs que la nuit. Il n’existe donc pas pour le commun des mortels qui durant la nuit font autre chose que de penser aux camps de sans-abris.

Car c’est un camp de sans-abris, des « 4-mis » comme on les appelle à Madagascar. Une trentaine d’hommes environ sont couchés là, alignés en trois rangs d’oignons sous des couvertures. Il n’y a sûrement que des hommes, car ce sont tous des manœuvres qui se tiennent prêts bien avant l’aube à répondre à l’appel des patrons venus pour les embaucher dans leurs chantiers. C’est un système bien huilé.

Je m’avance donc résolument vers eux et lance à la cantonade : « Pardon les gars de vous déranger, j’ai besoin de quelqu’un pour me raccompagner chez moi. Est-ce qu’il y a un volontaire ? Je paie le dérangement. C’est à Ampanotokana, à côté d’Ambohimirary et de Tsarahonenana ». Celui qui est le plus proche soulève un peu sa couverture au niveau du visage et me dit : « Demandez à Ranôry car il est le chef, c’est le premier au deuxième rang à droite ». Puis, il rabat son drap sur son visage.

Je vais donc à droite au lieu indiqué et renouvelle ma demande. On me dit sans prendre la peine de soulever la couverture que « Ranôry n’est pas ici mais … à l’extrême gauche ». Bon, j’ai compris qu’étant donné leur position par rapport à moi, nos gauches/droites ne sont pas les mêmes.

Je trouve enfin Ranôry qui se soulève un peu et crie à celui à qui je viens de parler à l’autre bout du rang : « Vas-y Berinary, comme ça tu pourras coucher avec ta femme cette nuit. C’est sur ta route pour rentrer chez toi ».

Berinary : « C’est combien ? »

Moi : « Deux mille cinq »

Berinary : « Trop peu, ça ne vaut pas la peine »

Moi : « Gala[1] alors, je n’ai que ça sur moi »

Berinary : « Ça va, j’arrive »

Il plie sa couverture qu’il jette sur l’épaule et on s’en va.

Le bon père n’est pas bon

J’entame la conversation, beaucoup plus pour sonder les intentions de Berinary que pour le connaître vraiment. Je reste sur mes gardes car je ne connais rien de ces gens-là. Mon inspiration de tout à l’heure était que s’ils sont des bandits, le fait de me confier à eux en les payant les amadouerait et garantirait ma sécurité. Mais il se pourrait aussi qu’ils ne soient pas satisfaits du prix et veuillent plus, alors …

Cependant, mes craintes se dissipent au fur et à mesure qu’il me raconte sa vie. Quand nous sommes arrivés au croisement vers l’Institut Pasteur, je sais que je n’ai plus rien à craindre. Berinary me raconte tout, depuis son départ du village pour aller travailler en ville comme manœuvre dans une entreprise de bâtiment il y a trois ans.

Cela a bien marché pendant un an. Puis l’entreprise a fermé. Il ne fut plus question de retourner au village car il ne possédait pas de terres à cultiver. Il n’était qu’un simple métayer. En ville, il ne peut que louer ses bras car il n’a aucun diplôme. Faute de salaire régulier, il ne put plus louer la chambre où il a vécu avec sa femme et ses quatre enfants. Que faire alors ?

Et bien, dans ce cas là, on fait comme les autres. Il s’installa donc avec sa famille sur la décharge municipale d’Andralanitra. Il suffit de bâtir sa case avec les matériaux récupérés sur la décharge elle-même. Quand au boulot, ce fut simple mais dur. On récupérait dans les ordures ce qui avait de la valeur, du plastique et de la ferraille surtout. Puis on les vendait en ville.

Puis les gens du Père Pedro sont venus. On les incita à venir s’installer dans le village qu’il a créé. Ils ont bâti leur propre maison suivant le plan et avec l’argent prêté par le Père. Les enfants allèrent à l’école du village. Lui et sa femme travaillèrent à casser les pierres à la carrière.

Je lui dis que ce n’est pas mal du tout, tout cela. Qu’il devrait être content car il a un gîte et un boulot. « Et bien non, dit-il. Nous ne sommes pas du tout contents. Ce père est un gros malin, il nous exploite. Beaucoup de gens ont quitté le village ou font comme moi. Ma famille y vit mais moi, je travaille en ville »

Je ne comprends vraiment pas et le lui dis : « En quoi est-ce que le Père Pedro vous exploite ? Pour tout le monde, c’est un saint. Il se sacrifie pour vous tirer de la misère »

« Il nous exploite, me redit-il. Il garde une bonne partie de nos salaires pour lui, alors qu’il reçoit de multiples dons par ailleurs. Plusieurs des gars que vous avez vus tout à l’heure font comme moi. Seule ma femme va travailler à la carrière de pierres, sinon nous perdons nos droits sur la maison au village et pour que les enfants puissent aller à l’école. Moi, je vais travailler ici où on gagne plus sans reverser le moindre franc au Père »

Je me garde de commenter ce qui dépasse encore mon entendement. De toute façon nous sommes arrivés à l’endroit convenu pour nous séparer, à Ambohimirary, à cent mètres de chez moi. Dans mon quartier, je ne crains rien car je suis connu de tout le monde, y compris des mauvais gars qui n’ont jamais été mauvais avec moi.

Je lui règle donc son dû et le remercie beaucoup. Berinary me dit qu’il est content de m’avoir rencontré, car il peut maintenant rentrer chez lui sans se soucier du travail du lendemain. Ce que je lui ai donné équivaudrait à son salaire journalier de manœuvre.

Quant à moi, je pense que je viens de jeter un regard au dessus d’un mur ; et que j’aimerais encore en savoir plus sur ce monde-là.

Dadazily

Novembre 1995



[1] Prononcer gal’. En argot, c’est un billet de cinq mille francs malgaches.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Merci pour tous vos commentaires tant sur la forme que le contenu, et dans un language compréhensible par tout le monde.