jeudi 27 novembre 2008

Le Cimetière des Etrangers - Premier épisode : Une rose dans la latrine

Une rose dans la latrine

Il est 10 heures du matin et je suis comme d’habitude en train de laver le linge, puis voilà que Melo[1] s’amène toute excitée : « Rôzy est morte cette nuit ! Viens au salon, son grand-père est là qui t’attend avec des gens »

« OK, j’arrive » lançé-je en rangeant bien la brosse et le savon. Rôzy devait y passer et elle l’a fait de façon magistrale. Elle a réussi à m’interrompre dans une de mes activités favorites pour pouvoir m’occuper d’elle.

Rôzy

Melo m’essuie avec la serviette et arrange tant bien que mal ma mise, qui - entre nous - n’a pas besoin d’un tel soin, vu que je ne suis qu’en short et T-shirt. Et je déboule dans le salon qui mérite toutes les dénominations, sauf celui de « salon ».

Rakoto, le grand père de la défunte est là avec d’autres personnes de sa famille. Je présente mes condoléances. Tout le monde baisse la tête, et Rakoto raconte les derniers moments de Rôzy à l’hôpital puis expose la situation. Je demande ce qu’ils attendent de moi et il le dit.

Il dit que je suis le Ray aman-dReny[2] du quartier, qu’ils ont besoin de mon appui pour l’enterrement de Rôzy au fasam-bahiny (le cimetière des étrangers) d’Andraisoro[3] et que c’est pour tout de suite. Là, je ne peux absolument pas me dérober malgré ma passion pour la lessive.

En effet, le troisième des fils de Rakoto – Antily, quatorze ans - vit chez nous. Rakoto loge juste à côté de chez nous dans une case de trois mètres sur trois avec Rosa sa femme et sa plutôt nombreuse progéniture[4]. Je suis membre du comité exécutif de notre Fokontany (quartier). Et pire, je suis responsable de la section d’Arrondissement du Parti dont un des militants - Bera - gère le Cimetière des étrangers d’Andraisoro. Tout le monde ici sait tout cela. Le devoir et la noblesse m’obligent donc. Et je dis : « OK ».

Je retourne au bassin[5] où Melo m’assure qu’elle va terminer la lessive, mais que je dois remplir d’eau tous les récipients avant de m’en aller[6]. C’est vite fait, puis je la quitte après un bon bisou.

Tandis que j’enfile une tenue plus présentable à base de jean et de chaussures de tennis, je pense à Rôzy. Elle a défrayé la chronique il y a un an et demi comme étant l’un des très rares nouveaux-nés jetés dans une latrine à avoir survécu à cette expérience.

Les bébés jetés à la latrine n’émeuvent plus personne, mais y survivre est un exploit méritoire qui suscite les passions. Voahirana, sa maman de seize ans fut évidemment jetée en prison où elle croupit encore. Et c’est sa grand-mère Rosa, l’épouse de Rakoto qui la recueillit et qui prit soin d’elle. Mais voilà qu’elle est morte.

Melo pointe son nez et me tire de ma rêverie : « Ne traîne pas, les gens t’attendent »

Le Cimetière des Etrangers

Nous allons directement chez Robert – Bera pour les intimes et les militants - membre du comité exécutif du Fokontany d’Andraisoro et en charge du Cimetière des Etrangers. Bera demande les papiers, tout est en règle, sauf le visa du Fokontany. Nous nous rendons donc immédiatement au domicile du trésorier pour ce faire, et surtout pour payer le droit d’inhumer : quinze mille francs. D’accord, je paie.

Bera appelle Zaka-Be, son adjoint qui nous accompagne en tant qu’expert ès-inhumations au Cimetière des Etrangers. Zaka-Be est originaire du Sud-Est et s’y connaît mieux que quiconque dans cette spécialité. Il porte toujours une chemise jaune-canari à manches courtes, une cravate rouge et un pantalon marron. Il règne sur une équipe de trois aides et sait tout ce qu’il faut faire pour bien enterrer les morts.

Nous revenons au domicile de Bera, à la lisière du cimetière. Il ouvre le registre, vérifie les papiers et écrit laborieusement dans son registre. Je casse le silence et demande à Rakoto « comment cela s’est passé », ce qui oblige ce dernier à raconter encore une fois l’histoire du passage de la vie au trépas de Rôzy.

Bera pose son stylo et demande : « Avez-vous utilisé le coup du miroir ? ». « Oui » répond Rakoto. J’avoue que là, je ne suis pas du tout au parfum et demande ce que c’est que ce coup-là. Bera prend un miroir placé sur sa table de chevet[7] et me le tend.

Bera : « Regarde-toi là-dedans »

Moi : « Je me vois et ne vois rien d’anormal »

Bera : « Maintenant approche-le de ton nez ... et regarde de nouveau. Qu’est-ce que tu vois ? »

Moi : « Rien »

Bera : « C’est ça le coup ! On place un miroir tout près du nez du mort. Si le miroir reste clair, c’est que le mort est bien mort. Sinon, il ne l’est pas »

Moi : « Ah bon, je comprends. Mais si le mort n’est pas mort, qu’est-ce qu’on fait ? »

Bera : « Tu attends qu’il soit bien mort avant de l’enterrer, imbécile »

Moralité : il faut toujours se munir d’un miroir quand on a un mort en puissance.

Bera donne le signal du départ vers le cimetière situé juste derrière sa maison. En cours de route, il me lance un rire plutôt jaune et dit « Espèce d’enfoiré va. Tu m’as empêché tout à l’heure de demander mon sôsy[8] ». Je lui dis que je n’aime pas cela, et qu’on n’a pas à le faire subir à ces gens. De toute façon, c’est moi qui paie et ce n’est pas prévu dans mon budget. Il se tait.

Bera et Zaka-Be remplissent leurs rôles à la perfection. Ils nous font visiter tout le cimetière, les emplacements encore disponibles, racontent des histoires sur les enterrés ici et là. Finalement, nous jetons notre dévolu sur un petit creux entre les tombes.

Bera dit que c’est un enfant qui fut enseveli là, mais qu’il vient récemment d’être récupéré par sa famille pour rejoindre le caveau familial. Cela nous convient très bien, mais Zaka-Be dit qu’il faut d’abord accomplir les rites : juste un litre de rhum pour apaiser les esprits des défunts. Il est volontaire pour aller l’acheter. Pour ne pas trop traîner, je me porte volontaire pour payer.

Adieu Rôzy

Rosa la grand-mère est accroupie tête baissée à côté du petit cercueil contenant le corps de Rôzy, elle pleure. Les gars creusent, ou plutôt arrangent joliment le petit creux pour qu’il soit à même de contenir le cercueil. C’est du bon travail, bien rectangulaire et un peu évasé vers le haut … comme les trous de latrine. Zaka-Be verse de très petites rasades à l’intérieur et aux quatre coins du trou en lançant des incantations au Zanahary[9] et aux ancêtres comme le veut l’usage. Ensuite, il boit un bon coup et fait passer la bouteille à la ronde.

Zaka-Be officie maintenant la messe. Tout le monde enlève son couvre-chef et courbe la tête autour du trou et du cercueil placé juste à côté. Il fait d’abord une prière à la façon des catholiques avec de nombreuses et fortes allusions à Sainte Marie – Mère de Dieu. Puis il prononce un petit sermon. Comme il n’est pas au courant de l’histoire de Rôzy, c’est du bidon. Juste l’histoire maintes fois ressassée de Jésus qui demande aux gens de laisser les enfants venir à Lui.

S’il avait su, il aurait palabré sur l’exploit extraordinaire accompli par Rôzy en se sortant indemne de la latrine. Et cela, personne parmi l’assistance ne l’aurait apprécié. Il finit par une autre prière qui s’avère être la même que celle du début de la cérémonie. Aucun cantique, cela aurait d’ailleurs été ridicule à cause de la maigre assistance. Tout le monde soupire, c’est parfait. Puis le cercueil est descendu dans le trou.

Personne ne parle de la mère qui est en prison ; mais moi, je pense à elle tandis qu’on s’affaire à combler la tombe. Juste une pensée … je me détourne pour me moucher et pour essuyer quelques larmes.

Bera et Zaka-Be rappellent que selon l’usage, il ne faut jamais emprunter un court chemin pour rentrer chez soi après un enterrement. Il faut égarer les âmes des défunts par des chemins détournés pour qu’ils ne viennent pas nous hanter la nuit.

Ils nous guident donc là où il faut aller. C’est un chemin qui passe par l’épi-bar où Zaka-Be et ses copains ont acheté la libation pour les morts. Pour éviter toute discussion, je me porte une fois de plus volontaire pour payer le nouveau litre de rhum qui va sceller le fihavanana[10] entre les survivants.

Adieu Rôzy, repose-toi bien dans ta latrine.

Dadazily

Avril 1990



[1] Prononcer « Mél », c’est ma tendre et chère moitié – comme dirait mon cher ami et frère de lutte dont je ne dévoile pas le nom.

[2] « Le père-et-mère » c’est-à-dire le notable, et je n’ai que 38 ans.

[3] Quartier contigu d’Ampanotokana où je réside, tous les deux sont dans le 5ème Arrondissement d’Antananarivo. C’est un des quartiers les plus dangereux de la ville. Il ne faut jamais s’y aventurer si l’on n’est pas bien assuré qu’on n’y est pas indésirable.

[4] Melo m’a dit qu’ils sont plus d’une dizaine à vivre là-dedans.

[5] Appellation courante du lavoir à Madagascar.

[6] Il faut puiser l’eau à l’aide d’un seau attaché à une corde en nylon dans un puits de 5 mètres de profondeur.

[7] Son bureau est à la fois sa chambre à coucher et son salon. Tout comme le mien.

[8] Prononcer comme « sauce » = pot-de-vin ou baktchich.

[9] Dieu le Créateur dans la religion traditionnelle.

[10] L’esprit de famille, synonyme de solidarité à la vie et à la mort au sein de la communauté.

samedi 22 novembre 2008

Derrière le mur

La bringue avec les copains de promotion fut des plus gaies et arrosées cet après-midi de vendredi. Quand il faut se séparer au rond point du collège Rasalama, l’euphorie est totale. On se propose de me raccompagner, mais je décline crânement l’offre.

Tout en dévalant la descente vers Besarety, je consulte ma montre et marque une halte. Il est 10 heures du soir. Je regarde derrière moi, les copains ont disparu, il n’y a plus personne. Je regarde devant, la rue est vide aussi loin que porte le regard. Je fouille mes poches, rien que quelques cigarettes et un billet de cinq mille francs. Très insuffisant pour payer une course de taxi. D’ailleurs il n’y en a pas.

Complètement dégrisé, je poursuis ma route d’un pas moins décidé qu’auparavant. Je me persuade que jusqu’à Ambodimanga au bout de la rue, je ne crains rien car c’est bien éclairé. Et il y a encore quelques rares personnes. Après, on verra.

J’arrive enfin à Ambodimanga et marque une nouvelle pause. Vais-je prendre la route à gauche qui passe par l’Hôpital militaire ou continuer tout droit en passant par Avaradoha. C’est à partir d’ici que le danger commence quel que soit l’itinéraire choisi pour arriver à mon domicile d’Ampanotokana, à l’Est d’Ampasampito.

Encore deux kilomètres à faire sans la moindre présence humaine, sauf peut-être des bandits qui guettent dans l’ombre les passants attardés. Machinalement, je regarde à droite et « tilt ». C’est une de ces inspirations subites qui arrivent quand on est dans un sale pétrin.

Le camp des damnés

L’espace situé devant l’ex-cinéma Rio est bien éclairé par les réverbères. Il est occupé par deux rouleaux compresseurs et une multitude de formes allongées sur le sol. Un ami qui travaille dans un organisme localisé tout près m’a déjà parlé de ce camp improvisé sans que j’y attache la moindre importance. Ce camp n’existe d’ailleurs que la nuit. Il n’existe donc pas pour le commun des mortels qui durant la nuit font autre chose que de penser aux camps de sans-abris.

Car c’est un camp de sans-abris, des « 4-mis » comme on les appelle à Madagascar. Une trentaine d’hommes environ sont couchés là, alignés en trois rangs d’oignons sous des couvertures. Il n’y a sûrement que des hommes, car ce sont tous des manœuvres qui se tiennent prêts bien avant l’aube à répondre à l’appel des patrons venus pour les embaucher dans leurs chantiers. C’est un système bien huilé.

Je m’avance donc résolument vers eux et lance à la cantonade : « Pardon les gars de vous déranger, j’ai besoin de quelqu’un pour me raccompagner chez moi. Est-ce qu’il y a un volontaire ? Je paie le dérangement. C’est à Ampanotokana, à côté d’Ambohimirary et de Tsarahonenana ». Celui qui est le plus proche soulève un peu sa couverture au niveau du visage et me dit : « Demandez à Ranôry car il est le chef, c’est le premier au deuxième rang à droite ». Puis, il rabat son drap sur son visage.

Je vais donc à droite au lieu indiqué et renouvelle ma demande. On me dit sans prendre la peine de soulever la couverture que « Ranôry n’est pas ici mais … à l’extrême gauche ». Bon, j’ai compris qu’étant donné leur position par rapport à moi, nos gauches/droites ne sont pas les mêmes.

Je trouve enfin Ranôry qui se soulève un peu et crie à celui à qui je viens de parler à l’autre bout du rang : « Vas-y Berinary, comme ça tu pourras coucher avec ta femme cette nuit. C’est sur ta route pour rentrer chez toi ».

Berinary : « C’est combien ? »

Moi : « Deux mille cinq »

Berinary : « Trop peu, ça ne vaut pas la peine »

Moi : « Gala[1] alors, je n’ai que ça sur moi »

Berinary : « Ça va, j’arrive »

Il plie sa couverture qu’il jette sur l’épaule et on s’en va.

Le bon père n’est pas bon

J’entame la conversation, beaucoup plus pour sonder les intentions de Berinary que pour le connaître vraiment. Je reste sur mes gardes car je ne connais rien de ces gens-là. Mon inspiration de tout à l’heure était que s’ils sont des bandits, le fait de me confier à eux en les payant les amadouerait et garantirait ma sécurité. Mais il se pourrait aussi qu’ils ne soient pas satisfaits du prix et veuillent plus, alors …

Cependant, mes craintes se dissipent au fur et à mesure qu’il me raconte sa vie. Quand nous sommes arrivés au croisement vers l’Institut Pasteur, je sais que je n’ai plus rien à craindre. Berinary me raconte tout, depuis son départ du village pour aller travailler en ville comme manœuvre dans une entreprise de bâtiment il y a trois ans.

Cela a bien marché pendant un an. Puis l’entreprise a fermé. Il ne fut plus question de retourner au village car il ne possédait pas de terres à cultiver. Il n’était qu’un simple métayer. En ville, il ne peut que louer ses bras car il n’a aucun diplôme. Faute de salaire régulier, il ne put plus louer la chambre où il a vécu avec sa femme et ses quatre enfants. Que faire alors ?

Et bien, dans ce cas là, on fait comme les autres. Il s’installa donc avec sa famille sur la décharge municipale d’Andralanitra. Il suffit de bâtir sa case avec les matériaux récupérés sur la décharge elle-même. Quand au boulot, ce fut simple mais dur. On récupérait dans les ordures ce qui avait de la valeur, du plastique et de la ferraille surtout. Puis on les vendait en ville.

Puis les gens du Père Pedro sont venus. On les incita à venir s’installer dans le village qu’il a créé. Ils ont bâti leur propre maison suivant le plan et avec l’argent prêté par le Père. Les enfants allèrent à l’école du village. Lui et sa femme travaillèrent à casser les pierres à la carrière.

Je lui dis que ce n’est pas mal du tout, tout cela. Qu’il devrait être content car il a un gîte et un boulot. « Et bien non, dit-il. Nous ne sommes pas du tout contents. Ce père est un gros malin, il nous exploite. Beaucoup de gens ont quitté le village ou font comme moi. Ma famille y vit mais moi, je travaille en ville »

Je ne comprends vraiment pas et le lui dis : « En quoi est-ce que le Père Pedro vous exploite ? Pour tout le monde, c’est un saint. Il se sacrifie pour vous tirer de la misère »

« Il nous exploite, me redit-il. Il garde une bonne partie de nos salaires pour lui, alors qu’il reçoit de multiples dons par ailleurs. Plusieurs des gars que vous avez vus tout à l’heure font comme moi. Seule ma femme va travailler à la carrière de pierres, sinon nous perdons nos droits sur la maison au village et pour que les enfants puissent aller à l’école. Moi, je vais travailler ici où on gagne plus sans reverser le moindre franc au Père »

Je me garde de commenter ce qui dépasse encore mon entendement. De toute façon nous sommes arrivés à l’endroit convenu pour nous séparer, à Ambohimirary, à cent mètres de chez moi. Dans mon quartier, je ne crains rien car je suis connu de tout le monde, y compris des mauvais gars qui n’ont jamais été mauvais avec moi.

Je lui règle donc son dû et le remercie beaucoup. Berinary me dit qu’il est content de m’avoir rencontré, car il peut maintenant rentrer chez lui sans se soucier du travail du lendemain. Ce que je lui ai donné équivaudrait à son salaire journalier de manœuvre.

Quant à moi, je pense que je viens de jeter un regard au dessus d’un mur ; et que j’aimerais encore en savoir plus sur ce monde-là.

Dadazily

Novembre 1995



[1] Prononcer gal’. En argot, c’est un billet de cinq mille francs malgaches.

dimanche 16 novembre 2008

Salut les Amazones


Arrivé au bout de la rue ombragée de palmiers d’Antsahavola, je souffle un peu. Comme d’habitude, je pense un peu à l’illustre écrivain Jean-Joseph Rabearivelo, qui a dépeint la vie dans ce quartier durant les années vingt ou trente du XXème siècle – je ne sais plus.

Antsahavola

Il me semble que rien n’aurait changé, si l’on parvient à faire abstraction du check-point qui contrôle l’accès au secteur de l’Ambassade des Etats-Unis, ainsi que des banques qui y ont pignon sur rue. Comme j’observe l’animation de la rue, je me traite d’idiot.

J’allume comme d’habitude une cigarette qui devrait me suffire pour grimper l’escalier de pierres qui m’amènera au niveau de la Cellule d’écoute des enfants en situation de rue d’Antananarivo[1]. Drôle d’habitude peut-être, mais j’ai toujours pensé qu’elle est bonne, donc je respecte ma tradition.

Une belle jeune femme s’engage dans l’escalier. Comme son visage me semble familier, et que c’est un stimulant plus fort qu’une cigarette pour entreprendre cette ascension, je me lance à sa poursuite ; toujours en tirant sur la cigarette quand même.

Peine perdue. Quand je parviens à l’angle de l’escalier au niveau de la boutique Orange, la pimpante jeune personne a disparu. J’arrive tout essoufflé cinquante mètres plus haut à la cellule d’écoute où m’attend ma collègue de la mission d’évaluation du projet. Je lui demande si Sandya, avec qui nous avons rendez-vous, est là. Elle m’informe que celle-ci est effectivement là et que c’est après elle que je viens de courir comme un vieil imbécile. J’éteins ma cigarette.

La véranda qui sert de salle d’attente est pleine d’enfants et de parents qui attendent leurs tours pour être reçus. Plusieurs sont assis à même le sol car il n’y a pas de sièges. Des femmes allaitent leurs bébés, un homme s’amène avec un sac en plastique bien ficelé.

Les gens qui attendent patiemment sont « bien » mis : pieds nus ou en sandales mais propres. Ils me saluent respectueusement et en souriant. Ils pensent sûrement que je suis un grand ponte, malgré l’effort que je fais pour paraître simple. Je suis toujours en jeans et chaussures de tennis quand je viens à la Cellule d’écoute.

Je leur rends ce que je pense être le même sourire. Je serre la main de tout le monde et cause un peu avec les gens que je connais à propos du suivi de leurs projets de vie : « Comment va ta formation ? Est-ce que votre mari a versé comme convenu votre allocation mensuelle ? As-tu réussi le CEPE (Certificat d’études) ? Qu’a dit Sahondra après son escapade ? Comment va la petite Lalao[2], etc.)

Salut les Amazones !

C’est le salut que j’adresse à tout le monde quand j’entre dans les locaux de la Cellule d’écoute lorsque les TS (travailleurs sociaux) sont en réunion, une tasse de thé devant chacun et un plateau de mofo gasy (gâteaux de riz) au milieu de la table. Sinon je ne dis rien, car elles reçoivent des gens. Je fais un petit geste de la main, à gauche et à droite. Elles sourient. On tombe presque toujours sur Maryse en entrant sauf quand elle est en VAD (visite à domicile) ou dans la salle d’ordinateur.

Aujourd’hui, c’est la réunion hebdomadaire du vendredi. Je m’assoies à la table de réunion dans la grande salle et sors mon bloc - notes et mon stylo. Quel plaisir de voir le ballet des TS qui vont et viennent, posent leurs affaires, ramènent des chaises, s’assoient puis s’en vont pour téléphoner ou recevoir des « usagers ». Sandya laisse toujours son téléphone sur la table et l’oublie; c’est un téléphone qui siffle pour signaler les messages …

Je félicite Sandya et Maryse pour leurs nouvelles coiffures, magnifiques. Et la frêle et jolie Jeannie, la coordinatrice de cellule, en costume bleu clair est superbe, elle aussi. Tiana, la « boute-en-train » fait le mariole. Je m’étonne : « Pourquoi tout ça ? Vous fêtez quelque chose ? ». Saholy, la Cheffe de projet réplique en rigolant : « C’est pour toi ! ». Devant mon air ahuri, elle rajoute : « C’est ta fête, c’est très rare de voir des hommes ici», puis elle s’éclipse dans son bureau.

Toute la gente féminine rit mais moi, je ne ris pas. Il y a deux hommes dans leur équipe : Robert, le chauffeur logisticien et Rado de la cellule d’appui. Ils ne rient pas eux non plus. Sacrée Saholy, elle n’a sûrement pas voulu les choquer. Malheureusement pour eux, nous sommes chez les Amazones.

Après la réunion, je descends au rez-de-chaussée à la cellule d’appui (CA) où l’on s’occupe de la formation professionnelle et de la réinsertion des enfants travailleurs. Il faut toujours en passant saluer Jeannie au fond du couloir à gauche. Mais il ne faut pas rester longtemps : il n’y a pas de chaise pour les visiteurs. Il y en avait, mais Jeannie l’utilise pour entasser ses dossiers.

D’ailleurs elle n’est pas là mais à côté dans le bureau de la CA. Elle me lance : « Salut Justin ! ». Je lui réplique: « C’est qui Justin, c’est ton ex ? » et on rigole. Elle est assise à côté de Zoly en train de travailler à l’ordinateur sur la base de données et me demande : « Où veux-tu te mettre, à gauche ou à droite ? » Bêtement, je réponds : « Au milieu » et re-rigolade … puis nous passons aux choses un peu plus sérieuses : le boulot.

Un peu de feeling

Quand je ressors et vois les boay kely[3] qui attendent patiemment leur tour pour causer un brin avec leurs TS, je me dis : « C’est cela qui est sérieux ». Et je me surprends à les envier, les boay kely et leurs TS … Ma décision est prise : je vais tenter de vivre et d’écrire leurs histoires. Il n'y a donc pas besoin de se suicider comme l’a fait Jean-Joseph Rabearivelo, il faut juste un peu de feeling ...

Pour ce faire, je vais au bout de la ruelle en tournant à gauche au bas de l’escalier de pierre. Cet épi-bar[4] a déjà dû exister depuis le début du XXème siècle.

Dadazily

Août 2007



[1] Cellule d’écoute créée dans le cadre du projet « Enfants et Familles en Situation de Rue » de la Fondation suisse Terre des Hommes.

[2] Petite fille cancéreuse de 13 ans clouée au lit, décédée quelque temps après.

[3] Petits gosses : appellation que se donnent les enfants en situation de rue.

[4] Contraction de « épicerie – bar », ce sont des petits détaillants de marchandises générales qui débitent aussi des boissons alcooliques qu’on peut consommer sur place. On en trouve presque tous les 10 mètres dans toute la ville et un peu partout à Madagascar.