Une rose dans la latrine
Il est 10 heures du matin et je suis comme d’habitude en train de laver le linge, puis voilà que Melo[1] s’amène toute excitée : « Rôzy est morte cette nuit ! Viens au salon, son grand-père est là qui t’attend avec des gens »
« OK, j’arrive » lançé-je en rangeant bien la brosse et le savon. Rôzy devait y passer et elle l’a fait de façon magistrale. Elle a réussi à m’interrompre dans une de mes activités favorites pour pouvoir m’occuper d’elle.
Rôzy
Melo m’essuie avec la serviette et arrange tant bien que mal ma mise, qui - entre nous - n’a pas besoin d’un tel soin, vu que je ne suis qu’en short et T-shirt. Et je déboule dans le salon qui mérite toutes les dénominations, sauf celui de « salon ».
Rakoto, le grand père de la défunte est là avec d’autres personnes de sa famille. Je présente mes condoléances. Tout le monde baisse la tête, et Rakoto raconte les derniers moments de Rôzy à l’hôpital puis expose la situation. Je demande ce qu’ils attendent de moi et il le dit.
Il dit que je suis le Ray aman-dReny[2] du quartier, qu’ils ont besoin de mon appui pour l’enterrement de Rôzy au fasam-bahiny (le cimetière des étrangers) d’Andraisoro[3] et que c’est pour tout de suite. Là, je ne peux absolument pas me dérober malgré ma passion pour la lessive.
En effet, le troisième des fils de Rakoto – Antily, quatorze ans - vit chez nous. Rakoto loge juste à côté de chez nous dans une case de trois mètres sur trois avec Rosa sa femme et sa plutôt nombreuse progéniture[4]. Je suis membre du comité exécutif de notre Fokontany (quartier). Et pire, je suis responsable de la section d’Arrondissement du Parti dont un des militants - Bera - gère le Cimetière des étrangers d’Andraisoro. Tout le monde ici sait tout cela. Le devoir et la noblesse m’obligent donc. Et je dis : « OK ».
Je retourne au bassin[5] où Melo m’assure qu’elle va terminer la lessive, mais que je dois remplir d’eau tous les récipients avant de m’en aller[6]. C’est vite fait, puis je la quitte après un bon bisou.
Tandis que j’enfile une tenue plus présentable à base de jean et de chaussures de tennis, je pense à Rôzy. Elle a défrayé la chronique il y a un an et demi comme étant l’un des très rares nouveaux-nés jetés dans une latrine à avoir survécu à cette expérience.
Les bébés jetés à la latrine n’émeuvent plus personne, mais y survivre est un exploit méritoire qui suscite les passions. Voahirana, sa maman de seize ans fut évidemment jetée en prison où elle croupit encore. Et c’est sa grand-mère Rosa, l’épouse de Rakoto qui la recueillit et qui prit soin d’elle. Mais voilà qu’elle est morte.
Melo pointe son nez et me tire de ma rêverie : « Ne traîne pas, les gens t’attendent »
Le Cimetière des Etrangers
Nous allons directement chez Robert – Bera pour les intimes et les militants - membre du comité exécutif du Fokontany d’Andraisoro et en charge du Cimetière des Etrangers. Bera demande les papiers, tout est en règle, sauf le visa du Fokontany. Nous nous rendons donc immédiatement au domicile du trésorier pour ce faire, et surtout pour payer le droit d’inhumer : quinze mille francs. D’accord, je paie.
Bera appelle Zaka-Be, son adjoint qui nous accompagne en tant qu’expert ès-inhumations au Cimetière des Etrangers. Zaka-Be est originaire du Sud-Est et s’y connaît mieux que quiconque dans cette spécialité. Il porte toujours une chemise jaune-canari à manches courtes, une cravate rouge et un pantalon marron. Il règne sur une équipe de trois aides et sait tout ce qu’il faut faire pour bien enterrer les morts.
Nous revenons au domicile de Bera, à la lisière du cimetière. Il ouvre le registre, vérifie les papiers et écrit laborieusement dans son registre. Je casse le silence et demande à Rakoto « comment cela s’est passé », ce qui oblige ce dernier à raconter encore une fois l’histoire du passage de la vie au trépas de Rôzy.
Bera pose son stylo et demande : « Avez-vous utilisé le coup du miroir ? ». « Oui » répond Rakoto. J’avoue que là, je ne suis pas du tout au parfum et demande ce que c’est que ce coup-là. Bera prend un miroir placé sur sa table de chevet[7] et me le tend.
Bera : « Regarde-toi là-dedans »
Moi : « Je me vois et ne vois rien d’anormal »
Bera : « Maintenant approche-le de ton nez ... et regarde de nouveau. Qu’est-ce que tu vois ? »
Moi : « Rien »
Bera : « C’est ça le coup ! On place un miroir tout près du nez du mort. Si le miroir reste clair, c’est que le mort est bien mort. Sinon, il ne l’est pas »
Moi : « Ah bon, je comprends. Mais si le mort n’est pas mort, qu’est-ce qu’on fait ? »
Bera : « Tu attends qu’il soit bien mort avant de l’enterrer, imbécile »
Moralité : il faut toujours se munir d’un miroir quand on a un mort en puissance.
Bera donne le signal du départ vers le cimetière situé juste derrière sa maison. En cours de route, il me lance un rire plutôt jaune et dit « Espèce d’enfoiré va. Tu m’as empêché tout à l’heure de demander mon sôsy[8] ». Je lui dis que je n’aime pas cela, et qu’on n’a pas à le faire subir à ces gens. De toute façon, c’est moi qui paie et ce n’est pas prévu dans mon budget. Il se tait.
Bera et Zaka-Be remplissent leurs rôles à la perfection. Ils nous font visiter tout le cimetière, les emplacements encore disponibles, racontent des histoires sur les enterrés ici et là. Finalement, nous jetons notre dévolu sur un petit creux entre les tombes.
Bera dit que c’est un enfant qui fut enseveli là, mais qu’il vient récemment d’être récupéré par sa famille pour rejoindre le caveau familial. Cela nous convient très bien, mais Zaka-Be dit qu’il faut d’abord accomplir les rites : juste un litre de rhum pour apaiser les esprits des défunts. Il est volontaire pour aller l’acheter. Pour ne pas trop traîner, je me porte volontaire pour payer.
Adieu Rôzy
Rosa la grand-mère est accroupie tête baissée à côté du petit cercueil contenant le corps de Rôzy, elle pleure. Les gars creusent, ou plutôt arrangent joliment le petit creux pour qu’il soit à même de contenir le cercueil. C’est du bon travail, bien rectangulaire et un peu évasé vers le haut … comme les trous de latrine. Zaka-Be verse de très petites rasades à l’intérieur et aux quatre coins du trou en lançant des incantations au Zanahary[9] et aux ancêtres comme le veut l’usage. Ensuite, il boit un bon coup et fait passer la bouteille à la ronde.
Zaka-Be officie maintenant la messe. Tout le monde enlève son couvre-chef et courbe la tête autour du trou et du cercueil placé juste à côté. Il fait d’abord une prière à la façon des catholiques avec de nombreuses et fortes allusions à Sainte Marie – Mère de Dieu. Puis il prononce un petit sermon. Comme il n’est pas au courant de l’histoire de Rôzy, c’est du bidon. Juste l’histoire maintes fois ressassée de Jésus qui demande aux gens de laisser les enfants venir à Lui.
S’il avait su, il aurait palabré sur l’exploit extraordinaire accompli par Rôzy en se sortant indemne de la latrine. Et cela, personne parmi l’assistance ne l’aurait apprécié. Il finit par une autre prière qui s’avère être la même que celle du début de la cérémonie. Aucun cantique, cela aurait d’ailleurs été ridicule à cause de la maigre assistance. Tout le monde soupire, c’est parfait. Puis le cercueil est descendu dans le trou.
Personne ne parle de la mère qui est en prison ; mais moi, je pense à elle tandis qu’on s’affaire à combler la tombe. Juste une pensée … je me détourne pour me moucher et pour essuyer quelques larmes.
Bera et Zaka-Be rappellent que selon l’usage, il ne faut jamais emprunter un court chemin pour rentrer chez soi après un enterrement. Il faut égarer les âmes des défunts par des chemins détournés pour qu’ils ne viennent pas nous hanter la nuit.
Ils nous guident donc là où il faut aller. C’est un chemin qui passe par l’épi-bar où Zaka-Be et ses copains ont acheté la libation pour les morts. Pour éviter toute discussion, je me porte une fois de plus volontaire pour payer le nouveau litre de rhum qui va sceller le fihavanana[10] entre les survivants.
Adieu Rôzy, repose-toi bien dans ta latrine.
Dadazily
Avril 1990
[1] Prononcer « Mél », c’est ma tendre et chère moitié – comme dirait mon cher ami et frère de lutte dont je ne dévoile pas le nom.
[2] « Le père-et-mère » c’est-à-dire le notable, et je n’ai que 38 ans.
[3] Quartier contigu d’Ampanotokana où je réside, tous les deux sont dans le 5ème Arrondissement d’Antananarivo. C’est un des quartiers les plus dangereux de la ville. Il ne faut jamais s’y aventurer si l’on n’est pas bien assuré qu’on n’y est pas indésirable.
[4] Melo m’a dit qu’ils sont plus d’une dizaine à vivre là-dedans.
[5] Appellation courante du lavoir à Madagascar.
[6] Il faut puiser l’eau à l’aide d’un seau attaché à une corde en nylon dans un puits de
[7] Son bureau est à la fois sa chambre à coucher et son salon. Tout comme le mien.
[8] Prononcer comme « sauce » = pot-de-vin ou baktchich.
[9] Dieu le Créateur dans la religion traditionnelle.
[10] L’esprit de famille, synonyme de solidarité à la vie et à la mort au sein de la communauté.